La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant de choses… tant d'horribles choses…
Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire, Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans, d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit, partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.
C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres arméniennes… c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril 1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant, des trésors qui n'ont point tous été retrouvés… et que l'on cherche encore…
Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes, Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle», dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes, maintenant profanées, même par le giaour!
Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!
XXI
OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE
Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir appelé le «couloir de Durdané».
Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.
Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit… Des arbres, des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne semblaient impressionnés.