Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits d'un gros village en avant d'Almadjik…
La route qu'ils avaient prise commençait de montrer certaines particularités qui les étonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite, ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent à pénétrer dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un titre quelconque une «agglomération»: sur les côtés du chemin tout était dévasté. Les cabanes des paysans paraissaient avoir été éventrées par quelque cataclysme qui s'était acharné à défoncer portes et fenêtres et avait çà et là allumé des incendies.
Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n'était point rare d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des mares de sang et dans le plus pitoyable état.
D'autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient trébucher à chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait «d'agglomération», il y avait surtout là agglomération de cadavres.
Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans d'origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient dû se réfugier chez eux pour attendre l'arrivée des troupes du Nord, dont la venue avait été signalée; d'autres étaient sortis du village pour courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient été rejoints et atteints par les Turcs du village même et de la contrée environnante, lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette et passaient au fil de l'épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race ennemie…
Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans tête…
Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à chaque instant, laissaient échapper des cris d'horreur, purent juger de l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM. les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Têtes abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles coupées, rien n'avait manqué à cette fête du sang.
—C'est horrible!… c'est abominable!… hurlait La Candeur, derrière Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces horreurs par ce qu'il avait vu de près, au Maroc et au Caucase, particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares et Arméniens.
Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir au coin d'une ruelle… Ivana!… C'était elle!… Il ne pouvait en douter, c'était elle!… Les avait-elle vus? Elle était soudain partie dans un galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de décombres et de cadavres fumants…
En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa tête, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait à la place de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de flammes.