—Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs; nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.
—Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer…
—Eh bien, laissez-la ici!… dit Vladimir, elle leur échappera peut-être.
—Non! s'écria Ivana. Sortez, vous autres!… Vous leur raconterez ce que vous voudrez!… Mais moi, je reste avec la petite.
L'enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice…
—Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!… dit
Rouletabille.
—Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver cette, enfant?… Je ne m'en séparerai pas!…
—Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite Turque! gronda La Candeur que le geste généreux d'Ivana avait d'abord enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu… encombrant…
Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en criant: «Francis! Francis!…» et en agitant un mouchoir en guise de signe de paix… Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l'assourdirent d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes de menaces. Ils réclamaient, à ne s'y point méprendre, la petite fille et ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!… Ils le malmenèrent même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor sortirent de la cave.
Vladimir s'avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant plus fort qu'eux, se disant l'ami du général Stanislawoff, représentant Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait été obligé de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrachée à la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils étaient venus châtier.