Les familiers du château sont toujours les mêmes et nous les connaissons tous: le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de Talmont, la comtesse de Lutzelbourg, M. et Mme de la Galaizière, le comte de Croix, le chevalier de Listenay, M. de Lucé, le marquis du Châtelet, son fils M. de Lomont, Solignac, le Père de Menoux, M. et Mme Héré, M. et Mme Alliot, Durival, etc. Mais c'est toujours la famille de Beauvau qui tient le premier rang; Mme de Boufflers règne plus que jamais sur le cœur du vieux Roi et le retour de ses parents en Lorraine n'a fait qu'accroître son crédit[ [3]. Depuis que le prince et la princesse de Craon sont installés dans leur royale résidence d'Haroué, il n'y a sorte de politesses, d'avances que le Roi ne leur fasse. Il va les voir, il les attire à Lunéville, il paraît trouver dans leur société un charme infini[ [4]. M. et Mme de Craon n'ignorent nullement le rôle que remplit leur fille auprès de Stanislas, mais ils ne paraissent s'en soucier en aucune façon; ils viennent sans cesse à la Cour, et s'y montrent aussi parfaitement à leur aise qu'il est possible; ils jouissent sans scrupule, et pour eux et pour les leurs, du crédit de Mme de Boufflers. Ainsi sont les mœurs du temps.

La marquise n'a pas seulement auprès d'elle son père et sa mère; son frère, le prince de Beauvau, habite presque constamment la Lorraine depuis que ses parents y sont revenus; ils ne fait plus à Versailles que les séjours strictement obligatoires. Les sœurs de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, la princesse de Chimay, la belle comtesse de Bassompierre, ses nièces de Cambis et de Chimay, sont également presque toujours à Lunéville ou à Haroué, tant et si bien que la famille de la favorite finit par former la société presque exclusive du Roi. Mme de Bassompierre, en particulier, ne quitte jamais sa sœur et elle jouit également de la plus grande faveur. Bien que d'une santé délicate qui l'oblige à de grands ménagements, elle supporte ses souffrances avec beaucoup de douceur et une grande égalité d'humeur.

Stanislas ne cesse de donner à tous les membres de cette heureuse famille des marques de sa bienveillance. En 1751, M. de Craon ayant eu des besoins d'argent, le Roi lui acheta son hôtel de Nancy pour 70,000 livres; tel était du moins le prix porté sur le contrat; mais le prince reçut de la main à la main une somme supplémentaire de 60,000 livres.

Contrairement aux usages de l'époque, la marquise n'a pas consenti à se séparer de ses enfants; elle les a gardés près d'elle et elle se montre excellente mère, très tendre, très attentive. Bien qu'encore fort jeunes, ils commencent à se montrer à la Cour et on les voit peu à peu figurer dans toutes les réunions intimes. Stanislas, avec sa bonté ordinaire, leur fait grand accueil et les comble de cadeaux. La gaîté et la gentillesse de la «divine mignonne», surnom flatteur que les courtisans ont décerné à Mlle de Boufflers, sont particulièrement appréciées.

Si le crédit de la favorite n'a pas diminué, celui de son ancien ennemi, le Père de Menoux, n'a pas subi non plus d'altération, et il brille toujours du même éclat.

Cependant la situation réciproque des deux adversaires a subi des modifications profondes. Après bien des péripéties, bien des luttes épiques, le jésuite et la maîtresse, se voyant impuissants à s'évincer l'un l'autre, ont fini par où ils auraient dû commencer, par vivre à peu près d'accord, chacun se bornant à sa spécialité et restant jalousement cantonné sur son terrain. Le jésuite, satisfait de conserver son influence, ne cherche plus à en abuser et il ne prétend plus à l'omnipotence; il ferme les yeux sur Mme de Boufflers, la laissant en paisible jouissance d'une situation acquise. La marquise, de son côté, toujours fine et habile, évite avec soin des querelles qui pourraient lui coûter cher. A mesure que Stanislas vieillit, en effet, il montre un détachement de plus en plus marqué pour les biens terrestres; par contre il paraît s'attacher davantage aux récompenses futures. Le rôle du confesseur est donc devenu plus facile à mesure que celui de la maîtresse devient plus délicat.

La vie de la Cour n'a pas changé; dans la journée on chasse, on se promène, on sort à cheval ou en carrosse, on consacre des heures entières au trictrac, à la comète; la marquise peint ou joue de la harpe devant le Roi; on assiste à des concerts, à des représentations dramatiques. Le soir on se réunit, comme par le passé, chez la favorite, on fait de la musique, des lectures attrayantes, on rime à tort et à travers, on se livre aux douceurs de la conversation, et les heures s'envolent. A dix heures, le Roi, immuable dans ses habitudes, se retire dans ses appartements.

Stanislas continue à avoir une grande représentation et les deux millions qu'il reçoit de la France y suffisent à peine. Chaque mois M. de la Galaizière fait payer au trésorier du Roi, M. Alliot, 166,666 livres.

La dépense mensuelle, y compris les gardes du corps, les cadets, les suisses, les appointements de toute la maison, la bouche, l'écurie, la musique, la vénerie, les bâtiments, les aumônes, les pensions, en un mot toutes les dépenses ordinaires, s'élève à 140,000 livres.

Depuis la mort de la Reine, la bouche a considérablement augmenté. La table, qui n'était autrefois que de seize couverts, est maintenant de vingt-cinq. Aussi la dépense monte-t-elle, non compris le vin et le gibier, à plus de 30,000 livres par mois.