Si Mme de Boufflers n'a presque pas changé au physique, elle n'a pas davantage changé au moral; son cœur est toujours aussi jeune, il éprouve le même besoin d'aimer, et moins que jamais il peut s'accommoder de la solitude. Le vicomte d'Adhémar, après tant d'autres, a été oublié. La marquise s'est prise d'une belle passion pour le comte de Croix, un des plus brillants seigneurs de la Cour, aimable, spirituel et du meilleur ton; «il est aussi connu par la noblesse de son caractère que par les grâces qui accompagnent ses actions»; pour le moment, c'est lui qui est l'heureux élu. Il semble même que son règne ait été moins éphémère que celui de ses prédécesseurs.

Mais l'amour dans le cœur de l'aimable femme ne fait pas de tort à l'amitié; elle est restée fidèle à ses vieux amis: Panpan et l'abbé Porquet font plus que jamais partie de son petit cercle intime; pas de jour où elle ne passe avec eux de longues heures.

Quant à Saint-Lambert, il a fait comme Voltaire; après la mort de Mme du Châtelet, il a fui Lunéville et il n'y revient plus qu'à d'assez rares intervalles. C'est à Nancy qu'il a établi sa résidence; mais comme il est plein de confiance en lui et que la Lorraine lui paraît un champ bien restreint pour ses mérites, il se rend fréquemment à Paris, où ses tristes aventures lui ont attiré plus de réputation que ses meilleurs poèmes. Il est accueilli d'abord avec curiosité, puis bientôt recherché par toute la société. Nous l'y retrouverons dans quelques années.

La marquise n'a pas renoncé à ses goûts littéraires, elle «taquine toujours la muse» et, comme autrefois, elle compose en se jouant, dans ses heures de loisir, des chansons qui ne manquent pas de mérite. Mais combien différentes des productions de sa jeunesse! Il semble qu'elle soit déjà arrivée à l'heure du désenchantement, et que, l'âge aidant, elle commence à mieux comprendre la vanité des choses de ce monde. La mort de sa meilleure amie a été pour elle un grand enseignement, elle en a gardé au cœur une tristesse qu'elle ne peut surmonter. Malgré elle, elle revoit sans cesse ces heures lugubres du mois de septembre 1749. Tout ce qui coule de sa plume subit maintenant l'influence de ce changement d'idées et ses poésies fugitives, autrefois si mordantes et si gaies, sont agrémentées d'une pointe de philosophie morose qui, loin de les priver de leur charme, leur donne une incontestable saveur.

Elle se laisse aller sans cesse à de mélancoliques réflexions. N'écrit-elle pas un jour cette chanson désabusée:

Chanson

Air: Votre cœur aimable.

L'homme est né pour la tristesse,

Son état est la douleur.

Esclaves de la faiblesse,