Il supporte allégrement le voyage, et s'il va moins vite qu'autrefois, c'est par égard pour ses compagnons, dont la santé s'accommode mal de ces déplacements rapides. Le Roi est encore si vigoureux que quand Marie Leczinska veut lui épargner cette route longue et fatigante par des temps trop rigoureux, il lui répond galamment que les saisons ne lui font rien, et que quand il s'agit de la venir voir il trouve toujours les chemins semés de fleurs.
Le cérémonial des voyages royaux est immuable. Les compagnons de route de Stanislas sont toujours les mêmes, M. de la Galaizière, M. de Thianges, M. de Lucé, Tressan ou le prince de Chimay. Le Roi voyage dans un vis-à-vis avec un de ses courtisans; les autres suivent dans une seconde voiture.
Stanislas est toujours précédé d'un officier de la bouche et d'un surtout, qui marchent en poste devant lui. Chaque jour il dit à quel endroit il veut dîner le lendemain; le surtout part avec l'officier et va coucher au lieu indiqué, de façon que quand le Roi arrive il trouve son dîner tout prêt dans une auberge, à l'heure qu'il a ordonné, non seulement pour lui, mais encore pour sa suite.
D'ordinaire, Stanislas couche à Jarry, maison de campagne de l'évêque de Châlons, et le second jour à Luzancy, chez son cher ami le comte de Bercheny.
A Versailles, il s'installe à Trianon, qu'on lui a une fois pour toutes réservé; mais dans la journée il reste près de sa fille, qu'il quitte le moins possible; il occupe dans le château l'appartement du prince de Clermont. C'est la Reine qui lui donne à dîner.
Stanislas n'a rien changé à ses vieilles habitudes d'autrefois et sa vie est toujours réglée de la même façon. Il se lève à cinq heures et se couche à dix heures au plus tard; il dîne copieusement, mais ne soupe pas. Plusieurs fois par jour on le voit fumer sa pipe.
Sa santé paraît toujours excellente et son esprit est aussi gai qu'à l'ordinaire; malheureusement il commence à ressentir quelques-unes des infirmités de la vieillesse; il marche difficilement et sa vue s'affaiblit, ce qui le prive de bien des distractions qui lui étaient chères: Il ne peut presque plus lire; il a dû renoncer à la peinture; quant à la musique, il l'entend toujours volontiers, mais il jouait de la flûte et il a dû y renoncer.
Le Roi a toujours eu un goût marqué pour les arts et les sciences; toutes les nouvelles découvertes ont le don de le passionner et, dès que son arrivée est connue, on est sûr de voir accourir à Trianon tout un défilé d'inventeurs qui viennent lui soumettre leurs découvertes plus ou moins extraordinaires.
Un jour, c'est un sieur Bonnel, teinturier à Dieppe, qui a inventé un appareil de sauvetage, très utile aussi pour passer les rivières sans danger. «Il se compose d'une espèce de cuirasse formée de plusieurs morceaux de liège cousus ensemble avec du fil goudronné, et qui entoure le corps par devant et par derrière, depuis le col jusqu'aux hanches.»
Un autre jour c'est un sieur Grossin qui a imaginé un procédé du même genre. «Ce sont des tablettes de liège attachées les unes au-dessus des autres avec des morceaux de cuir cousus avec du fil goudronné; les tablettes couvrent l'estomac par devant et l'entre-deux des épaules par derrière.» L'inventeur prétend que l'eau maintenant les tablettes horizontales, on peut se tenir debout sans aucun risque et avancer par le moyen des mains.