Si j'avais su d'abord combien je l'aimerais,
Je ne l'aurais jamais aimée[ [65]!
Après son séjour habituel auprès de sa fille, Stanislas reprend la route de la Lorraine, avec ses compagnons. Suivant son habitude, il s'arrête chez la marquise de Mauconseil, dans sa superbe propriété du Bois de Boulogne qu'on appelle Bagatelle.
Mme de Mauconseil avait été dame d'atours de la reine Opalinska; Stanislas avait pour elle beaucoup de bontés, et il ne manquait jamais, à chacun de ses voyages, de prendre un repas chez elle.
La marquise, flattée d'un si grand honneur, ne se borne pas à offrir à dîner au roi, elle organise toujours des surprises, quelquefois de véritables fêtes champêtres avec compliments en prose, en vers, musique, comédie, etc.
Le roi de Pologne arrive généralement vers dix heures du matin. Après un compliment de circonstance, l'on se met à table et l'on sert un dîner fort recherché et de très bonne mine. Pendant le repas, des musiciens et des musiciennes chantent des chansons à la louange du monarque.
Toute la société se rend ensuite dans le parc pour prendre le café, et alors l'on offre au Roi les attractions les plus variées; tantôt on joue devant lui un petit acte d'opéra, tantôt on le promène dans une foire de village où se trouvent réunis tous les divertissements usités en pareille occurrence, tantôt on le fait pénétrer dans un petit cabinet de verdure avec cette enseigne: «Au grand café de Bagatelle», et deux jeunes filles, agréablement costumées, viennent servir le noble invité; tantôt il y a des marionnettes. Le tout est accompagné de danses, de chants, de musique, et de couplets en l'honneur du prince.
Puis toute la société et tous les acteurs accompagnent le Roi jusqu'à son carrosse, et il part pour Luzancy, où il s'arrête toujours pour coucher.
Cette bonne marquise de Mauconseil, si dévouée à Stanislas, fut un des exemples les plus frappants des extravagances et de la mobilité de la mode à la fin du dix-huitième siècle, et il serait vraiment dommage de ne pas rappeler les mésaventures qui lui advinrent. Un beau jour, Mme de Mauconseil tomba malade assez gravement, et sa fille, Mme d'Hénin, très inquiète à juste titre, vint s'installer près d'elle. Mais Mme d'Hénin était fort à la mode; sa piété filiale souleva un enthousiasme général et ses amies les plus intimes réclamèrent le droit de lui venir en aide et de veiller elles aussi la malade à tour de rôle; on vit donc camper sur des lits de sangle, dans les salons qui précédaient la chambre, Mmes de Turenne, de Poix, de Tessé, de Lauzun, de Bayes, de Brancas, etc.; on trouvait dans tous les coins des bonnets, des corsets, des sachets, des sultans, des flacons, des mantilles, des pantoufles, etc. Ces dames avaient amené leurs femmes, qui couchaient dans la seconde antichambre, sur des canapés; quant à la première antichambre, elle était occupée par des valets de la maison, qui dormaient sur des banquettes.
Cependant les amies de ces dames s'enflammèrent à leur tour, et douze ou quinze femmes sensibles vinrent s'établir dans la galerie de tableaux, où elles couchèrent sur des bergères, des sophas, des coussins ou des tapis. Les parents, les amis, les maris, les amants affluèrent; on passait les nuits à jouer dans ce vaste dortoir, où les plus grandes dames étaient rangées sur des malles, des coffres, des tapis roulés et même sur des meubles de garde-robe recouverts de leurs sarreaux de toile de Perse.