Quant au cadet, sur lequel nous insisterons davantage, parce qu'il va jouer dans notre récit un des premiers rôles, il était né prématurément, le 31 mai 1738, sur la grand'route de Bar-le-Duc à Commercy; la marquise était seule dans son carrosse quand l'accident lui arriva, et c'est le postillon qui lui donna des soins. Transporté aussitôt à Nancy, ainsi que sa mère, l'enfant fut ondoyé le lendemain à Saint-Roch[ [66]. Il eut pour parrain et pour marraine le Roi et la Reine de Pologne, et il reçut en leur honneur les noms de Stanislas-Catherine.

L'enfant fut immédiatement mis en nourrice chez une brave paysanne d'Haroué, et c'est là qu'il passa ses premières années, près de la magnifique résidence de ses grands-parents. Mme de Boufflers venait très souvent l'y voir, mais, rappelée par ses devoirs à la Cour, elle ne faisait jamais que de courtes apparitions et l'enfant se trouvait presque toujours seul. Il n'était pas cependant sans s'être créé quelques relations agréables dans la basse-cour du château, entre autres celle d'un gros chien de garde, installé dans la cour d'honneur, et qui répondait au nom de Pataud. Stanislas-Catherine et Pataud se comprenaient à merveille et ils passaient leur vie ensemble. Quand on cherchait Stanislas, on était toujours sûr de le retrouver dans la niche de son meilleur ami; quand on appelait l'un, l'autre arrivait également, tant et si bien qu'on arriva à les confondre et que tous deux finirent par répondre au même nom de Pataud.

Quand Stanislas eut atteint l'âge de neuf ans, Mme de Boufflers estima que les études sérieuses devaient commencer pour lui et elle le fit venir à Lunéville. L'enfant s'arracha non sans larmes et regrets à la vie libre et insouciante et à la précieuse intimité de Pataud pour commencer l'apprentissage de la vie.

Nous avons vu dans le premier volume de cet ouvrage que son éducation avait été confiée à cet ineffable abbé Porquet, dont nous avons conté l'étrange liberté d'allures et la singulière absence de principes[ [67].

L'éducation de l'enfant fut ce qu'elle devait être, étant donné le milieu dans lequel il vivait et le précepteur que la prudence de sa mère lui avait choisi. Si elle ne laissa rien à désirer au point de vue intellectuel, au point de vue moral il y eut de terribles lacunes. Aussi, personne, et Mme de Boufflers moins que tout autre, ne put s'étonner du résultat.

Stanislas, du reste, était le digne fils de sa mère; il paraissait admirablement doué, et plus il avançait en âge, plus il brillait par une intelligence vive et primesautière qui surprenait tous ceux qui l'entouraient; déjà on lui prédisait les plus hautes destinées.

Un jour, étant en séjour chez sa grand'mère de Craon, à Haroué, il donna une preuve singulière de son étonnante précocité.

«Le P. de Neuville, célèbre alors par son éloquence, venait souvent chez la princesse; la grande dame avait renoncé aux erreurs de ce monde et elle s'adonnait à la dévotion. Aussi était-elle assidue aux sermons du R. P. et y conduisait-elle volontiers ses petits-enfants. Un jour, après avoir prêché, le Père de Neuville vint la voir et il fut frappé de l'extrême attention avec laquelle le regardait le jeune Stanislas.

—«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.

—«C'est, reprit l'enfant, parce que vous avez très bien prêché ce matin.