L'arrivée de M. Borwslaski à Lunéville fit le désespoir du pauvre Bébé.

Après avoir été longtemps le plus heureux des nains, et avoir joui à la Cour d'une situation privilégiée, Bébé avait éprouvé quelques déboires. Certes, Stanislas manifestait toujours la même passion pour son jouet favori, et il ne manquait jamais, dans les représentations de gala, de faire danser à Bébé des danses de caractère, mais l'intelligence du nain n'avait pas fait le moindre progrès, et le Roi s'en désolait.

Jamais on n'avait pu faire entrer dans la cervelle de Bébé les notions les plus élémentaires, son esprit ne s'était pas formé; on n'avait pu lui donner une idée de la religion, ni lui apprendre à lire: «Il est imbécile, colère, écrit le correspondant de la Gazette de Hollande, et le système de Descartes sur l'âme des bêtes serait plus facilement prouvé par l'existence de Bébé que par l'existence d'un singe ou d'un barbet.» Cela n'empêchait pas le nain d'avoir de lui la plus haute opinion.

Hélas! ce n'était pas tout encore. Jusqu'à quinze ans, Bébé s'était fort bien porté et il était très agréablement proportionné. La puberté eut sur son caractère et sur son état physique une déplorable influence. Il devint colère, jaloux; il eut des passions, des désirs ardents; s'étant aperçu qu'on permettait bien des choses à des nains de son espèce, il prenait plaisir à passer ses petites mains dans le corsage des dames de la Cour, puis il en faisait au Roi des descriptions fort indiscrètes.

Peu à peu, son corps frêle et débile s'étiola, ses forces s'épuisèrent, son épine dorsale se courba, ses jambes s'affaiblirent, son teint se flétrit, il perdit sa gaîté et devint valétudinaire.

C'est au moment même où le pauvre Bébé, à peine dans sa dix-huitième année, ressentait les atteintes d'une vieillesse précoce que la comtesse Humiecska fit son entrée à Lunéville avec Borwslaski.

Le chagrin de Bébé en voyant un nain plus petit que lui fut profond. Il «crevait de dépit» de l'arrivée de cet intrus qui se permettait d'avoir cinq pouces de moins que lui[ [72]. Sa colère n'eut pas de bornes quand il vit toute la Cour s'extasier devant le nouveau venu, lui faire mille caresses et le Roi lui-même ne pas cesser de l'admirer. Quand on mit les deux nains en présence l'un de l'autre, Borwslaski s'excusa poliment auprès de Bébé d'être plus petit que lui. Bébé lui répondit très aigrement qu'il avait été malade et que c'est ce qui l'avait fait grandir; puis il se refusa à un plus long entretien et il alla bouder dans la petite maisonnette qui lui servait d'appartement.

Le lendemain, quand il se retrouva avec son confrère, Bébé, incapable de dominer sa jalousie, chercha à le faire tomber dans le feu; mais il avait affaire à plus fort que lui et il reçut une verte correction.

La comtesse Humiecska et son nain passèrent quelques jours à Lunéville très entourés et très fêtés, puis ils partirent pour Paris, où Mme de Boufflers, qui se rendait également dans la capitale, leur offrit l'hospitalité.

Si la Cour du vieux roi Stanislas avait conservé en partie la gaîté d'autrefois, le petit cercle intime de Mme de Boufflers n'était pas non plus moins brillant. Comme au temps jadis, les réunions chez la favorite étaient délicieuses, illuminées par son esprit et son irrésistible charme; plus que jamais on y rimait à rime que veux-tu, et quand l'abbé de Boufflers écrivait ses chansons joyeuses et égrillardes, il ne faisait en somme que suivre les leçons de sa mère, de son précepteur et du cher ami Panpan.