La comédie des Philosophes de Palissot.—Querelles à l'Académie de Nancy.
En prenant les philosophes sous sa protection et en proclamant la pureté de leurs doctrines, Voltaire savait bien ce qu'il faisait. La lutte qui depuis si longtemps régnait sourdement entre le parti dévot et le parti philosophique menaçait d'éclater au grand jour et il ne faisait que porter les premiers coups.
Un incident imprévu allait mettre le feu aux poudres et porter la polémique au plus haut degré de violence.
Déjà en 1755, avec la comédie du Cercle, Palissot, on se le rappelle, avait provoqué des querelles assez vives. Ce fut bien autre chose quand, en 1760, il fit jouer par les Comédiens français la pièce des Philosophes. L'auteur se moquait impitoyablement de la secte encyclopédique. Les philosophes les plus connus, sous un voile qui les déguisait à peine, étaient bafoués sans pitié. Les moyens employés pour les ridiculiser étaient du reste aussi plats que grossiers; ils consistaient entre autres à faire voir sur la scène J.-J. Rousseau marchant à quatre pattes et broutant une laitue. Mme Geoffrin, Diderot, d'Alembert, Helvétius, etc., étaient représentés comme des scélérats ennemis de toute autorité et de toute morale. Le but avoué de l'auteur était de montrer «à quelle dégradation conduit cette exemption des préjugés, soit religieux, soit politiques, soit de convention qu'affichent les encyclopédistes».
La pièce souleva un scandale effroyable et porta l'exaspération des partis à leur comble.
Les encyclopédistes prétendaient diriger l'opinion; leur fureur ne connut plus de bornes quand ils se virent couverts de ridicule sur la première scène parisienne. Leurs partisans jetaient feu et flamme, criaient à la persécution et demandaient la tête de Palissot. Leurs adversaires, au contraire, applaudissaient à outrance.
Tout Paris était bouleversé par cette misérable querelle. Personne ne songeait à la guerre, aux désastres de l'armée du Rhin; on ne parlait que des Philosophes, de Palissot, des encyclopédistes.
«Rien ne peint mieux le caractère de cette nation que ce qui vient de se passer sous nos yeux, écrit Grimm. On sait que nous avons quelques mauvaises affaires en Europe; quel serait l'étonnement d'un étranger qui, arrivant à Paris dans ces circonstances, n'y entendrait parler que de Ramponneau, Pompignan et Palissot? Voilà cependant où nous en sommes, et si la nouvelle d'une bataille gagnée était arrivée le jour de la première représentation des Philosophes[ [79], c'était une bataille perdue pour la gloire de M. de Broglie, car personne n'en aurait parlé!»
A peine la pièce eut-elle été jouée que parurent force pamphlets contre Palissot. Les Quand de Voltaire, les Si et les Pourquoi de Morellet. Enfin l'on publia sous le voile de l'anonyme une critique très fine et très sarcastique: la Vision de Charles Palissot. On la vendait au Palais-Royal. Le libraire fut arrêté jusqu'à ce qu'il eût dénoncé l'auteur.
Deux grandes dames avaient particulièrement protégé la comédie des Philosophes: la comtesse de la Mark et la princesse de Robecq. Toutes deux étaient violemment prises à partie dans la Vision. Mme de Robecq surtout, qu'on représentait mourante, et qui l'était en effet.