C'est à Panpan, au fortuné Panpan qui a suivi Mlle de Boufflers dans la capitale que le gouverneur de Toul raconte sa triste aventure. Il ne lui cache pas que Mme de Tressan le soigne avec un si complet dévouement qu'il se sent pris une fois de plus d'un regain de tendresse pour cette admirable femme.
«Toul, ce vendredi 13 1760.
«Ah! mon cher et aimable ami, que vous auriez été attendri si vous m'aviez vu hier même, et que vous le seriez si vous voyiez l'excès d'abattement, de douleur et de désespoir dont l'impression est restée sur toutes les parties de mon corps. Non, les enfers n'ont point de supplice semblable à celui que je viens d'essuyer pendant huit jours.
«Quand M. du Châtelet passa, j'étais mal, mais je l'ai été mille fois plus les trois jours depuis son départ. Des convulsions continuelles, des douleurs qui m'arrachaient des cris et des larmes. La pauvre Mme de Tressan et Soulches en étaient aux larmes et n'ont presque pas dormi pendant ce temps. Je ne peux trop vous dire à quel point je suis touché de la tendresse de la mère. Son âme, sa conduite, ses soins pour moi sont plus que le bien et l'esprit de la duchesse de Chaulnes. Oui, mon ami, j'adore cette bonne et honnête femme, digne d'être peinte par Rousseau et aimée de tous les cœurs sensibles.
«Enfin me voilà un peu mieux, mais j'ai encore la fièvre, et l'impression générale de douleur qui me reste. Le premier moment de plaisir que je sente est en vous écrivant, en vous ouvrant mon âme tendre et heureuse par la sensibilité que j'ai trouvée dans celle que j'aime.»
Quel que soit le chagrin qu'il ressente, Tressan est trop sincèrement attaché à Mlle de Boufflers pour ne se pas réjouir avec elle d'un heureux événement. Il pousse même le dévouement jusqu'à donner à la jeune fille les conseils les plus surprenants dans sa bouche; lui qui fait du mariage l'usage que l'on sait recommande à sa jeune amie le devoir, la vertu, par-dessus tout de chercher le bonheur dans l'union qu'elle va contracter. On ne peut dire qu'il prêche d'exemple:
«Ce qui peut me soutenir dans ce retour à la vie, c'est de savoir que notre aimable et chère mignonne va être heureuse. Elle sera grande dame, riche, et son mari est jeune et aimable; elle pourra l'aimer, elle fera bien de l'aimer; elle sera constamment heureuse en l'aimant; dites-le-lui bien et empêchez que tous les sophismes les plus spirituels n'entrent dans une âme douce et honnête, et qui est faite pour trouver les plaisirs les plus doux dans ce que nos pères appelaient des devoirs, nom dur à l'oreille pour une âme fougueuse et indépendante, mais agréable et cher à celui qui croit à la vertu.»
Comme son accident paraît l'avoir fortement éprouvé et qu'il le regarde comme un châtiment céleste, Tressan se montre bien décidé à renoncer à toutes ses absurdes folies et à rentrer enfin dans le devoir:
«Mandez-moi vite ce que vous saurez du mariage, car me voilà encore pour plus de dix jours sans pouvoir marcher. J'ai les deux pieds gros comme la tête, un genou retiré encore. Je vis avec deux bouillons par jour; en un mot, mon cher et aimable confrère, voici l'époque décisive de ma vie; de ce moment je me condamne au plus exact régime. Quelle funeste et affreuse punition! il faudrait que je fusse fol enragé pour m'exposer encore à un pareil supplice. J'arriverai à Lunéville au moment où je pourrai faire quatre pas de suite et souffrir la voiture.
«C'est un grand bonheur pour moi d'avoir essuyé cet accident à Toul, où du moins j'ai été bien soigné et à mon aise.