Mme de Boufflers avait donc réussi à établir convenablement deux de ses enfants; il s'agissait maintenant de s'occuper du troisième.
L'abbé ne pouvait éternellement rimer aux étoiles et se livrer à des facéties plus ou moins spirituelles: l'âge arrivait, il avait vingt-deux ans, il était grand temps qu'il terminât son éducation sacerdotale et se livrât enfin aux exercices et aux études exigés pour obtenir la prêtrise.
Vers la fin de 1760, la marquise, après en avoir longuement conféré avec le Roi, décida que son fils partirait pour Paris et qu'il irait achever sa théologie au séminaire de Saint-Sulpice, sous la direction du savant Père Couturier.
Avisé de cette décision, le jeune homme manifesta la plus vive répulsion, et même un véritable désespoir; il s'était si bien bercé de l'espérance qu'on l'oublierait, et qu'il continuerait à mener à la cour du bon Stanislas cette douce vie qui lui convenait si bien! Mais le rêve était fini, il se trouvait en présence de la douloureuse réalité.
C'est en vain qu'il se jeta aux pieds de sa mère en la suppliant de révoquer un ordre barbare, Mme de Boufflers fut inflexible: il était le cadet, il devait entrer dans les ordres. C'est en vain qu'il faisait valoir combien il avait peu de dispositions pour la profession ecclésiastique, à quel point la vocation lui manquait; la marquise lui répondait de ne la point fatiguer de billevesées, qu'il n'était qu'un songe-creux et que personne ne lui demandait de vocation; pourquoi en aurait-il eu besoin quand l'immense majorité du clergé de son époque s'en passait si aisément! La sagesse de sa famille lui avait destiné une situation fort brillante et très lucrative, il n'avait qu'à s'y tenir, et pour commencer il fallait obéir.
Désespérant de fléchir sa mère, Boufflers s'imagina qu'il serait peut-être plus heureux auprès du Roi, qui en toutes circonstances lui témoignait une grande bonté. Il ne lui cacha pas le chagrin qu'il éprouvait de s'éloigner de lui et le dégoût de plus en plus marqué qu'il ressentait pour une profession si contraire à ses goûts et à ses idées. Stanislas s'efforça de le consoler en lui faisant entrevoir tout ce qu'il comptait faire pour lui et le brillant avenir qu'il lui destinait; il l'assura qu'il le ferait parvenir aux plus hautes charges de l'Église. L'abbé lui répondit très sensément qu'il ne se souciait pas d'avancer dans son état, que l'ambition était un sentiment étranger à son cœur et qu'il se sentait plus fait pour être heureux que pour être grand, que du reste «le Roi l'avait déjà comblé de grâces, et que fît-il plus encore, il ne pouvait ajouter à sa reconnaissance et à son contentement».
Bien que touché de sentiments si noblement exprimés, Stanislas ne voulut pas se mettre en opposition avec les volontés de Mme de Boufflers, et l'abbé, la mort dans l'âme, dut se résigner à partir pour Saint-Sulpice.
On peut supposer ce que furent les pensées du jeune séminariste quand il quitta cette cour patriarcale où il faisait si bon vivre et où il avait passé de si douces années. Échanger le somptueux palais de Stanislas, le parc superbe, les gais horizons contre les sombres murs du noviciat de Saint-Sulpice, passer des mains de l'abbé Porquet, si dépourvu de préjugés, si indulgent aux faiblesses humaines, dans celles de l'austère Père Couturier, quel effondrement, quel irréparable désastre! Adieu la liberté, les jeunes et jolies femmes, les joyeuses parties, la vie heureuse et sans souci!
Pour rendre la transformation plus complète, et lui enlever jusqu'au souvenir du passé, l'infortuné Boufflers dut encore changer de nom; en entrant au séminaire on l'obligea à prendre le nom d'abbé de Longeville, d'une des abbayes qu'il devait à la libéralité de Stanislas.
A peine les portes du séminaire sont-elles refermées sur lui que le jeune homme est saisi d'un découragement à nul autre pareil. On lui a fait espérer que sa mère viendrait le voir; il lui écrit bien vite pour la supplier de hâter son arrivée, et en même temps il lui narre en termes pathétiques les malheurs qui l'accablent. Tout en pleurant et en annonçant les pires pronostics pour sa santé, il possède une gaieté si exubérante qu'il ne peut se défendre de plaisanter: