Cependant Mme de Boufflers avait tenu sa promesse et était arrivée à Paris, escortée de ses compagnons ordinaires Panpan et l'abbé Porquet. Après une entrevue des plus touchantes avec son fils, après l'avoir réconforté et lui avoir prodigué les meilleurs conseils, elle était partie pour Versailles, où son service l'appelait.

Panpan et Porquet étaient demeurés dans la capitale; ils couraient les théâtres, les lieux de plaisir, les cercles littéraires, visitaient leurs amis; entre temps ils allaient à Saint-Sulpice porter à l'abbé de Longeville leurs encouragements et les témoignages de leur affection.

Tressan, que sa grandeur enchaînait en Lorraine, se consolait de sa mauvaise fortune en écrivant à ses vieux amis et en leur parlant de celle qu'il adorait toujours; en même temps il les chargeait de ses souvenirs pour l'abbé et de commissions de tous genres:

«Bitche, ce 20 janvier 1761.

«L'absence de Mme de Boufflers est pour moi un hiver que je veux passer comme les marmottes dans mon trou et sans aucun commerce avec le reste du genre humain.

«J'ai oublié dans ma dernière lettre de la prier de donner un louis à mon petit abbé pour ses étrennes, la première fois qu'il la viendra voir. Je vous prie de le lui donner si vous vous y trouvez, et de me mander à qui vous voulez que je le remette ici.

«Je vous prie à genoux ainsi que l'abbé Porquet de vouloir bien voir chez les libraires ou aux galeries du Louvre pour m'avoir les tomes in-quarto de l'Académie des sciences depuis 1720 jusqu'à 1736 inclus, ce qui fait dix-sept volumes, que je voudrais avoir bien conditionnés. Mandez-moi ce que ces dix-sept volumes me coûteront et je vous en enverrai sur-le-champ le montant payable à vue sur Paris.

«Quand pouvons-nous espérer de voir la dame de mes pensées en Lorraine? Mme de Cucé viendra-t-elle avec elle? Est-elle aussi grande fille que grande dame? Mille respects à toute cette charmante grâce.

«J'embrasse l'abbé Porquet, et vous, mon cher Panpan, la mère et tous les petits et moi nous vous sautons au col et vous assurons de notre tendre et durable attachement.»

On peut aisément supposer que l'abbé de Longeville devait donner peu d'agrément à son directeur, le Père Couturier. On peut deviner également qu'il devait être pour ses collègues du séminaire d'un exemple plutôt fâcheux. Le jeune sulpicien se souvenait plus volontiers de ses escapades à la cour de Lunéville qu'il ne se pliait aux exercices rigoristes auxquels on prétendait le soumettre. Il n'est pas de plaisanteries que son esprit inventif n'imaginât pour troubler le recueillement du séminaire et le calme de cette pieuse demeure. Tantôt, rééditant les facéties classiques, il versait de l'encre dans les bénitiers de la chapelle, tantôt il troublait le sommeil des futurs prélats en coupant des orties dans leurs lits, tantôt il donnait à quelques collègues choisis de joyeux soupers dans sa cellule, et il leur faisait, après boire, lecture de vers impies; tantôt il s'amusait à interrompre les classes en imitant le braiement de l'âne ou le chant du coq, petits talents de société où il excellait.