Cet essai d'un «apprenti évêque» aurait dû faire scandale, mais telle était l'indulgence de l'époque que personne ne s'en étonna. On trouva même assez piquant de voir sortir de Saint-Sulpice cette œuvre licencieuse.

Par ses relations de famille Boufflers fréquentait un monde sceptique, frivole et libertin, qu'il amusait et charmait par la gaîté de sa conversation et son inépuisable verve et nul ne songeait à le blâmer. Entre temps, il versifiait en l'honneur des dames, collaborait à l'Encyclopédie, bref faisait tout ce qui était le moins conforme à son futur état.

Le bruit des succès du jeune abbé arrivait jusqu'à Ferney et Voltaire écrivait à Panpan:

«Ferney, 26 octobre 1761.

«Vous serez toujours mon cher Pan Pan, eussiez-vous quarante ans et plus! jamais je n'oublierai ce nom. Il me semble, monsieur, que je vous vois encore pour la première fois avec Mme de Graffigny! Comme tout cela passe rapidement! Comme on voit tout disparaître en un clin d'œil! Heureusement le roi de Pologne se porte bien.

«Ah! mon cher Pan Pan, que n'êtes-vous venu dans mes petites retraites, que n'ai-je eu le bonheur d'y recevoir M. l'abbé de Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les plus éclairés et les plus aimables que nous ayons; je n'ai point vu la Reine de Golconde, mais j'ai vu de lui des vers charmants, il ne sera peut-être pas évêque; il faut vite le faire chanoine de Strasbourg, primat de Lorraine, cardinal, et qu'il n'ait point charge d'âmes; il me paraît que sa charge est de faire aux hommes beaucoup de plaisir. N'est-il pas le fils de Mme la marquise de Boufflers, notre Reine? C'est une raison de plus pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la Mère et du Fils. Je vois d'ici les orages de ce monde d'un œil assez tranquille; il n'y a que ce pauvre Frère Malagrida qui me fait un peu de peine; j'en suis fâché pour frère Menoux, mais j'espère qu'il n'en perdra pas l'appétit. Il est né gourmand et gai: avec cela on peut se consoler de tout.»

CHAPITRE XIX
1760-1762

Les sorties du séminaire.—L'abbé à l'Ile-Adam.—Il quitte la soutane et devient capitaine de hussards.—Il fait la campagne de Hesse.—Son retour à la Cour de Lorraine.

Si l'abbé de Longeville ne parvenait pas à scandaliser une société blasée et indifférente, en revanche il scandalisait fort ses directeurs, car il n'avait pas l'inconduite modeste. Il montrait complaisamment à ses collègues toutes ses productions, ses chansons gaillardes et impies; elles faisaient le tour du Séminaire et le pauvre abbé Couturier frémissait d'indignation et de terreur. Il aurait voulu sévir, chasser cette brebis impure qui menaçait de pervertir tout le troupeau, mais comment toucher au protégé du roi de Pologne, au neveu du prince de Beauvau, de la maréchale de Mirepoix? Était-ce possible sans s'attirer de terribles inimitiés? Le Père gémissait en secret et s'en remettait à la Providence.