«La première règle de conduite n'est point de devenir riche et puissant; c'est de connaître ses véritables désirs et de les suivre. Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le sceptre de l'univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans Babylone; et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son hameau, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.
«Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Vous savez qu'un sang bouillant, un esprit inconsidéré, une humeur indépendante, sont les trois premiers traits qui me caractérisent. Comparez ce caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais embrassé, et vous me direz si j'y étais propre. Vous n'ignorez pas de quelle impossibilité il est pour moi, et de quelle nécessité il est pour un ecclésiastique, de cacher tout ce qu'il désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout ce qu'il dit, et d'empêcher qu'on ne prenne garde à tout ce qu'il fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies, aux perfidies indignes qui règnent encore plus dans les cœurs des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma simplicité, mon indiscrétion, ma licence même, auraient donnée sur moi; vous conviendrez que je n'étais pas fait pour vivre parmi ces gens-là. Comptez-vous pour rien le cri général qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots qui crient, me direz-vous. Tant pis vraiment; il vaudrait mieux que ce fussent les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs.
«D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher à rentrer en grâce avec eux? et ne dois-je pas regarder comme le plus beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers souverains du monde? Pardonnez-moi de m'égayer un peu dans le cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, à supporter l'ennui: d'ailleurs Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité; et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Héraclite. J'aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu: «Il y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à la guerre.» Là-dessus je me suis fait faire un habit bleu; j'ai pris la croix de Malte, et je pars.»
Mais, lui répondra l'abbé, ce n'est pas tout de prendre un parti, il faut encore le faire de façon convenable et décente. Comment n'a-t-il pas consulté ses parents les plus proches avant de se décider? Pouvait-il douter de leur tendresse, de l'excellence de leurs avis? En ne les consultant même pas, n'a-t-il pas manqué à ce qu'il leur devait essentiellement? La réponse est aisée:
«Il est vrai que je me suis contenté de faire part à ma mère et à mon frère de mon projet, sans les consulter; mais je crois qu'il était inutile de le faire. Ma résolution était formée; je les aurais trompés si je leur avais demandé leur avis avec l'air d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les choses auraient été comme elles vont: s'ils avaient été contraires à mes idées, j'aurais souffert de ne point leur céder. J'ai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les tromper, ou de leur résister en face. De deux maux inégaux, vous savez lequel il faut choisir.
«Mais il ne fallait peut-être pas former une résolution aussi forte que celle-là.
«Est-on maître de sa volonté? peut-on l'affaiblir ou la fortifier à son gré? et l'homme, esclave né de ses plus folles fantaisies, peut-il commander aux désirs que sa raison approuve?
«Mais ne doit-on pas obéir à ses parents?
«Le respect dû aux parents n'a point de terme; l'obéissance en a un, marqué par la nature; c'est celui de l'entier développement des organes de notre corps et des facultés de notre esprit. A ce moment nous entrons, pour ainsi dire, en possession de nous-mêmes; le gouvernail de nos actions est remis entre nos mains, et, après avoir appris des autres à vivre, nous commençons à vivre pour nous.»
Enfin le chevalier termine son apologie par cette phrase qui, pour lui, résume toute sa pensée et les mobiles qui l'ont fait agir: