«Concluez de ma longue lettre, mon cher abbé, et surtout du long temps que nous avons vécu ensemble, que je pourrai, comme il m'arrive souvent, être emporté loin de mes devoirs par la légèreté de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être honnête!»

Il était impossible de mieux parler, avec plus d'esprit et de loyauté, et si nous avons souvent plaisanté l'abbé Porquet sur ses médiocres aptitudes pour l'éducation, il nous faut avouer qu'il avait donné à son élève sur certains points essentiels des principes excellents et qui, à l'époque, n'étaient pas communs.

L'insouciance et la gaieté qui avaient été si funestes au chevalier pendant son séjour au séminaire lui furent au contraire très profitables dans sa nouvelle profession. Il ne se contentait pas de montrer sur les champs de bataille une bravoure étincelante; au camp il charmait toute l'armée par sa verve et ses bons mots.

Il avait baptisé ses deux chevaux de selle du nom des généraux ennemis; l'un s'appelait le Prince héréditaire, l'autre le Prince Ferdinand. Chaque matin Boufflers appelait son palefrenier et lui demandait avec le plus grand sérieux si le Prince Ferdinand et le Prince héréditaire étaient étrillés: «Oui, monsieur le chevalier,» répondait le palefrenier. Et Boufflers, avec toute la gravité dont il était capable, disait à sa compagnie: «Je les fais étriller tous les matins, vous voyez que j'en sais plus long que nos maréchaux.»

Lorsque le traité de Hubertsbourg (13 février 1763) eut mis fin à la guerre de Sept ans, Boufflers revint à Lunéville, à cette chère cour de Stanislas où il avait passé de si douces années et où tout le rappelait. Son escapade était oubliée, pardonnée, sa mère le reçut à bras ouverts, le Roi lui fit grande fête, tous les amis de son enfance, Panpan, Porquet, Tressan, etc., l'accueillirent avec une joie sans pareille. C'était le retour de l'Enfant prodigue. Le jour de sa fête, un grand banquet réunit au château tous les hôtes de Stanislas; on porta la santé du jeune capitaine, et au dessert, au milieu de l'attendrissement général, l'abbé Porquet se leva pour lire une chanson de circonstance dont l'esprit et l'à-propos parurent des plus heureux:

Messieurs et dames, du silence:

Célébrons l'heureuse naissance

De notre aimable chevalier;

Et faisons-lui la révérence,

L'abbé Porquet tout le premier.