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«Je me porte à merveille, je ne joue point et ne dépense rien: mes gens ne me coûtent pas plus cher qu'à Paris. Je n'ai pas encore parlé de ma lettre. M. du Châtelet m'a dit qu'elle pourrait me valoir un diamant. En ce cas-là, mon voyage serait une folie faite à bon marché; il m'en coûterait plus d'une autre manière pour être sage.

«Adieu, madame, je vous aime beaucoup pendant mon absence, quoique sûrement vous attendiez mon retour pour m'aimer[ [113]

CHAPITRE XXIII
1764

Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse.

De retour à Lunéville, Boufflers songe bien vite à de nouveaux déplacements; comme Stanislas, malgré sa bonne volonté, n'a pas d'ambassade à lui offrir, le chevalier ne trouve rien de mieux que de s'en confier une à lui-même et de réaliser enfin un projet longtemps caressé.

Bien qu'il fût encore très jeune en 1748, lors du séjour de Voltaire à la cour de Lorraine, le chevalier n'était pas sans avoir été frappé de la présence du philosophe, des hommages qu'on lui rendait et de la considération dont on l'entourait. Que de fois même Voltaire, toujours bonhomme, avait plaisanté avec le futur abbé et la «divine mignonne», pris part à leurs jeux enfantins! Quand le triste événement que nous connaissons eut éloigné à jamais le philosophe de Lunéville, son souvenir n'y resta pas moins vivant dans les esprits et dans les cœurs. Comment oublier cet homme qui, pendant deux ans, avait tenu la Cour et le Roi sous le charme; comment oublier ces heures délicieuses que Stanislas ne se rappelait jamais sans attendrissement! On parlait sans cesse de Voltaire, des aventures dont il avait été le héros, de son séjour en Lorraine, des événements qui lui advenaient, de ses œuvres. Le Roi, Mme de Boufflers, Panpan, Tressan, etc., n'avaient-ils pas mille anecdotes à raconter sur le philosophe, n'échangeaient-ils pas avec lui des lettres qu'on se montrait avec orgueil?

Il eût été présent qu'on n'aurait pas davantage parlé de lui. L'imagination du jeune chevalier, nourrie de ces récits, se montait de plus en plus; Voltaire devint pour lui un dieu, une idole, et son rêve fut bientôt de revoir enfin cet homme qui pour lui représentait le résumé le plus complet et le plus brillant de l'intelligence humaine.

Donc, l'occasion lui paraissant propice, Boufflers décida de rendre au patriarche de Ferney cette visite qui lui tenait tant au cœur, et en même temps il résolut de parcourir la Suisse, dont quelques voyageurs vantaient les sites montagneux et agrestes et qu'il devenait à la mode de visiter.

Cette fois, comme Boufflers agit pour son compte et qu'il est son maître, il imagine toute une mise en scène qui va, il le suppose du moins, le prodigieusement divertir. Comme il voyage pour son agrément, pour s'instruire, pour étudier les mœurs des peuples étrangers, il décide de garder l'incognito. Il veut devoir à son mérite personnel et non pas à son nom les heureuses aventures qui ne peuvent manquer de lui advenir. Le chevalier de Boufflers n'est plus; l'homme qui parcourt le monde est un jeune peintre fort inconnu, M. Charles, qui, pour payer son écot, fait le portrait de son hôte et au besoin celui des dames de bonne volonté qu'il trouve sur sa route. Le chevalier voit dans cet incognito mille perspectives amusantes, mille rencontres imprévues, il est ravi de son idée, et comme il écrit à Voltaire pour lui annoncer sa visite, il lui fait part de son travestissement en le suppliant de ne pas le trahir.