«Rien n'est comparable à tout ce qu'on voit ici; il semble que tous les vassaux et sujets de l'Empereur cherchent à paraître plus grands seigneurs que lui. L'or et l'argent me sortent par les yeux plus encore que par les poches. J'ai vu aujourd'hui trois abbés à cheval mieux montés que je ne l'ai jamais été; les ambassadeurs des six électeurs laïques les suivaient. Jamais rien n'a été si beau, de quelque sens qu'on l'envisage: c'étaient les plus belles voitures, les plus beaux chevaux, la plus belle garde, la plus belle livrée, la plus belle assemblée, le plus beau temps. Il n'y manquait que de l'ordre; mais la bourgeoisie de Francfort et moi nous regardons l'ordre comme un attentat à la liberté.
«Une circonstance qui intéressera le Roi, c'est que les portes de la ville sont fermées depuis hier au soir et viennent seulement d'être ouvertes à six heures. La ville de Francfort est si jalouse de ses droits, relativement à l'élection, qu'elle ne permet à aucun étranger d'y rester, sans la protection d'un ambassadeur électoral: tous les autres, soit ambassadeurs, soit étrangers, M. du Châtelet[ [111] entre autres, sont sortis hier matin de la ville et n'y rentrent que ce soir.
«Une autre circonstance qui vous intéressera, c'est que c'est l'ambassadeur de Prusse qui brille le moins. Il a de vieux carrosses argentés et des chevaux qui ne valent pas beaucoup d'argent; sa livrée est pauvre, sa maison est mauvaise et sa figure est triste. On voit que le Roi de Prusse aime mieux dépenser son argent à Berlin qu'à Francfort.
«L'ambassadrice est plus belle encore que la fête et plus magnifique que tous les couronnements du monde[ [112]. Elle n'a rien perdu de tout ce que nous aimons en elle, et elle se fait aimer de toute l'Europe; elle est adorée à Vienne et elle le serait à Francfort, si on la connaissait; mais personne ne sait le nom de son voisin, ce qui met beaucoup de variété dans les compagnies, avec un peu d'embarras dans les sociétés.»
Mais ce qui par-dessus tout devait intéresser Mme de Boufflers, c'était ce qui concernait sa mère, la princesse de Craon. Quelle figure faisait-elle dans cette brillante assistance! Quel accueil avait-elle reçu de l'Empereur? Boufflers se charge de satisfaire sa légitime curiosité:
«Ma grand'mère n'est guère plus magnifique que le roi de Prusse, mais ils sont respectés tous les deux à leur manière. Hier, l'électeur de Mayence lui avait promis de faire retarder contre toutes les lois de l'empire, si elle n'était pas revenue assez tôt de chez l'Empereur, qui demeure, comme vous savez, à deux lieues. C'était la première fois qu'elle lui faisait sa cour; nous l'y avons accompagnée, M. de Chimay, M. de Ligniville et moi. Voici la relation véritable:
«La princesse, à son arrivée, a fait demander M. de Kevenhüller, grand chambellan: il est venu sur-le-champ et a fait entrer la princesse par une petite porte de derrière dans l'appartement de l'Empereur. Il est venu quelqu'un à sa rencontre qui lui a dit: «Je veux vous servir d'ambassadeur.» Elle a demandé à M. de Kevenhüller qui c'était; il lui a dit que c'était l'Empereur. Ils ont causé le plus amicalement du monde tous les deux assis pendant plus d'une demi-heure. Pendant ce temps-là, M. de Chimay, M. de Ligniville et moi nous étions avec toute la Cour dans l'antichambre. Tout à coup il est venu quelqu'un à nous qui nous a dit d'entrer, et nous avons vu venir à nous l'Empereur, qui venait de quitter ma grand'mère en lui disant: «Je vous laisse avec mes enfants et je vais voir les vôtres.»
«Il a d'abord parlé à M. de Chimay avec beaucoup de bonté, ensuite il m'a parlé très longtemps, surtout de vous, en me recommandant de vous gronder de sa part de n'être pas venue le voir. Il me l'a répété plusieurs fois avec beaucoup de gaieté et a fini par nous dire: «Ah ça, je vais chercher mes enfants et retourner avec votre grand'mère.»
«Là-dessus il s'en est allé et nous a ramené les archiducs, à qui il nous a présenté, lui-même. Notre cour faite, nous nous en sommes allés, laissant ma grand'mère avec l'Empereur. Quand elle est sortie, nous sommes allés à la porte de derrière par où elle était entrée, pour lui donner le bras. L'Empereur, qui la reconduisait, m'a dit: «Ah çà! n'oubliez pas de dire mille injures à votre mère et de la bien gronder, mais prenez garde à la revanche.»
«Voilà le récit véritable de notre réception, qui m'a réellement charmé, et même touché, quelque blasé que je doive être sur l'affabilité.»