«Du 9 octobre 1764.

«Me voici chez le chevalier de Beauteville, qui m'a reçu comme un Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon. Il est en vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des députations des treize cantons qui viennent le reconnaître.

«La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute Suisse; les femmes y sont charmantes; je serais même tenté de les croire coquettes, si les femmes pouvaient l'être.....»

Mais Boufflers ne voyage pas seulement pour son agrément, il a la prétention d'observer. Son étonnement est grand de voir ce qu'est un pays libre; combien le peuple y est plus heureux qu'en Lorraine et en France, où on l'écrase d'impôts! Bien qu'il sache à n'en pas douter que ses lettres seront lues non seulement par sa mère, mais aussi par le Roi, Boufflers écrit tout ce qu'il pense, sans souci de choquer personne, et dans sa juvénile indignation, il n'hésite pas à établir un saisissant contraste entre la situation d'un pays libre et celle d'un pays sous le joug.

«Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois: il en a la stature, la force, le courage, la douceur et la liberté. Il n'y a pas plus d'hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en lui-même est moins bon, mais la terre y est cultivée par des mains libres. Les hommes sèment pour eux et ne recueillent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine mangée par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque que partout où il y a de grands hommes, il y a de belles femmes; soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent.

«Cette nation-ci ne s'amuse guère, mais elle s'occupe beaucoup. On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour qui est sûr d'en retirer le fruit; il y a autant de plaisir à labourer qu'à moissonner. Les lois des Suisses sont austères; mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes, et celui qu'on pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le bourreau.

«Adieu, madame, je me porte bien.

«B.»

«Faites souvenir le Roi que dans le pays le plus libre, il a à cette heure le plus fidèle de ses sujets; et vous, chantez de ma part: Aimez-moi comme je vous aime

En quittant Soleure et les pompes officielles, le chevalier se dirige vers le lac de Genève et c'est dans la délicieuse petite ville de Vevey, sur le bord du lac, aux pieds des collines couvertes de châtaigniers qu'il s'installe pour faire un séjour prolongé.