Il écrit à sa mère une jolie description du lac, de sa situation et des montagnes qui l'entourent.

«26 octobre 1764.

«Me voici dans le charmant pays de Vaud. Je suis au bord du lac de Genève, bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de Savoie, et de l'autre par de superbes vignobles dont on fait, à cette heure, la vendange. Les raisins sont énormes et excellents; ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura, en sorte que d'un même coup d'œil je vois des vendangeurs les pieds dans l'eau, et d'autres juchés sur des sommets à perte de vue.

«C'est une belle chose que le lac de Genève. Il semble que l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature. Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de l'eau la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un côté les châtaigniers de la Savoie et de l'autre les raisins du pays de Vaud. Du côté de la Savoie, la nature étale toutes ses horreurs, et de l'autre toutes ses beautés.

«Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne couvre les toits et dont le lac mouille les murs; enfin tout ce que je vois me cause une surprise qui dure encore pour les gens du pays.»

Boufflers n'est pas seulement enthousiasmé des beautés de la nature, il trouve chez les habitants une simplicité, une droiture qui l'enchantent. Il a pénétré dans quelques sociétés; tout le monde ignore son rang, sa situation sociale, et partout cependant on lui a fait grand accueil:

«Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des mœurs de la ville de Vevey. On ne m'y connaît que comme peintre et j'y suis traité partout comme à Nancy. Je vais dans toutes les sociétés, je suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi et j'y reçois des politesses que j'aurais, tout au plus, à attendre de la Lorraine; l'âge d'or dure encore pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur pour se présenter chez eux, il suffit d'être homme. L'humanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre.»

Boufflers est ravi parce qu'il s'est présenté comme peintre dans un brave ménage, qu'on lui a commandé le portrait de la femme et que, le travail terminé, on lui a remis pour sa peine 36 francs avec beaucoup de remerciements. Mais, au grand ébahissement de ses hôtes, il n'a voulu accepter que 12 francs, et encore, par-dessus le marché, il a fait le portrait du mari.

Le jeune homme est enchanté de la Suisse, des habitants, des mœurs:

«Nous voyons plus d'honnêtes gens dans une ville de trois mille habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les provinces de la France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes, il ne s'en trouve pas quatre de laides, et pas une de catin. Oh! le bon et le mauvais pays!»