«Pardonnez-moi mon transport, Madame, les grandes choses amènent les grandes idées, et les grandes idées les grands mots.

«Je suis à cette heure dans le Valais, frontière d'Italie. C'est le pays le plus indépendant de toute la Suisse. C'est le seul où les femmes aient constamment conservé leur ancien habillement. Ce sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croisés assez singulièrement, de petits béguins de dentelles, et de petits chapeaux par-dessus, avec des nœuds de rubans.

«Je suis occupé d'avoir des vulnéraires de ce pays-ci pour le Roi; ils sont infiniment supérieurs à ceux du reste de la Suisse.....»

Mais le pays est si sauvage, si froid, il y a tant de neige, que Boufflers ne prolonge pas son séjour et il revient bien vite sur les rives du Léman, où la température est plus clémente.

En revenant, il s'arrête à Sion, où il a l'heureuse fortune de rencontrer l'illustre et savant Haller; il peut même, à sa grande joie s'entretenir quelques heures avec lui:

«J'ai dîné et soupé avec le grand célèbre Haller[ [114]; nous avons eu pendant et après le repas une conversation de cinq heures de suite, en présence de dix ou douze personnes du pays, qui étaient très étonnées d'entendre raisonner un Français. Mais, malgré l'attention et l'applaudissement de tout le monde, j'ai vu que pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux que les chevaux.

«Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas assez jaloux, et par échelons, après avoir été d'Haller à Voltaire, j'irai de Voltaire à vous.

«Mettez-moi toujours aux pieds du Roi, et dites-lui que la vue des peuples libres ne me portera jamais à la révolte.

«Adieu maman, je vous aime partout où je suis, partout où vous êtes.

«B.»