«Vous ne sauriez vous figurer combien l'intérieur de cet homme-ci est aimable, écrit-il à sa mère; il serait le meilleur vieillard du monde s'il n'était point le premier des hommes; il n'a que le défaut d'être fort renfermé, et sans cela il ne serait point aussi répandu. Cet homme-là est trop grand pour être contenu dans les limites de son pays; c'est un présent que la nature a fait à toute la terre...»

Voltaire n'avait pas grand effort à faire pour se montrer affable et accueillant vis-à-vis du chevalier. Essentiellement reconnaissant par tempérament, il n'avait jamais oublié les bontés dont le Roi et Mme de Boufflers l'avaient comblé pendant son séjour en Lorraine. Aussi était-il ravi de posséder sous son toit ce jeune homme qu'il avait connu enfant, qu'il avait vu jouer sur les pelouses du parc de Lunéville, le fils de cette incomparable marquise de Boufflers, si séduisante, si spirituelle, la meilleure amie de Mme du Châtelet! La présence du chevalier rajeunissait de quinze ans le châtelain de Ferney, et si elle lui rappelait un événement bien douloureux, elle lui rappelait aussi les plus douces années de sa vie.

Ce n'est pas seulement au souvenir du passé que le chevalier est redevable des bonnes grâces de Voltaire. Son mérite personnel y a sa part. Il est si gai, si original, ses reparties sont si fines, il laisse voir si ingénument l'admiration qu'il éprouve, que le philosophe, amusé et flatté, s'éprend pour lui d'une véritable affection. Il ne croit pas pouvoir moins faire que d'écrire à Mme de Boufflers combien il est heureux de posséder dans son ermitage un jeune «peintre» aussi distingué.

«Ferney, 15 décembre 1764.

«J'ai l'honneur, madame, d'avoir actuellement dans mon taudis le peintre que vous protégez. Vous avez bien raison d'aimer ce jeune homme; il peint à merveille les ridicules de ce monde, et il n'en a point; on dit qu'il ressemble en cela à madame sa mère. Je crois qu'il ira loin. J'ai vu des jeunes gens de Paris et de Versailles, mais ils n'étaient que des barbouilleurs auprès de lui. Je ne doute pas qu'il aille exercer ses talents à Lunéville. Je suis persuadé que vous ne pourrez vous empêcher de l'aimer de tout votre cœur quand vous le connaîtrez. Il a fort réussi en Suisse. Un mauvais plaisant a dit qu'il était là comme Orphée, qu'il enchantait les animaux; mais le mauvais plaisant avait tort. Il y a actuellement en Suisse beaucoup d'esprit; on a senti très finement tout ce que valait votre peintre.

«S'il va à Lunéville, comme il le dit, je vous assure, madame, que je suis bien fâché de ne pas l'y suivre. J'aurais été bien aise de ne pas mourir sans avoir eu l'honneur de faire encore ma cour à madame sa mère. Tout vieux que je suis, j'ai encore des sentiments; je me mets à ses pieds et, si Elle veut le permettre, aux pieds du Roi. J'aurais préféré les Vosges aux Alpes, mais Dieu et les dévots n'ont pas voulu que je fusse votre voisin.

«Goûtez, madame, la sorte de bonheur que vous pouvez avoir; ayez tout autant de plaisir que vous le pourrez; vous savez qu'il n'y a que cela de bon, de sage et d'honnête. Conservez-moi un peu de bonté et agréez mon sincère respect.

«Le vieux Suisse Voltaire.»

Le philosophe ne se contente pas d'écrire à Mme de Boufflers; il parle volontiers de son hôte à ses correspondants et à tous il vante «son esprit, sa candeur, sa gaucherie pleine de grâces et la bonté de son caractère». Il ne tarit pas en éloges.

Il mande à Dupont, le 15 janvier 1765: