Si le Roi de Pologne avait perdu quelques-uns de ses plus fidèles courtisans, il avait eu la satisfaction de voir s'établir près de lui, et cette fois à titre définitif, un homme qu'il honorait d'une affection toute particulière, le comte de Tressan.
Après la paix de 1763, Tressan s'était vu privé du traitement de lieutenant général qu'il avait obtenu de M. de Belle-Isle. Sa situation pécuniaire était déjà des plus modestes; ce nouveau coup de la fortune la réduisit à un état plus que précaire. Dans l'impossibilité de soutenir son rang dans ses fonctions de gouverneur de Bitche, il demanda et obtint la dispense de résider dans son gouvernement, et il se retira avec toute sa famille à cour de Lunéville.
Stanislas, ravi d'avoir près de lui un homme qu'il aimait et dont les goûts concordaient avec les siens, accueillit avec empressement son nouvel hôte; il le logea au château, ainsi que toute sa famille, il le nomma grand maréchal du Palais et le combla de bontés.
A mesure qu'il vieillit, les sujets de tristesse ne manquent pas à Stanislas; non seulement il a vu peu à peu disparaître autour de lui tous ceux qu'il a aimés, tous ses vieux amis polonais, tous ceux qui ont été les compagnons fidèles de ses infortunes ou de sa vie heureuse, mais il assiste pour ainsi dire à sa propre déchéance, et il a la douleur de se survivre à lui-même.
Il est âgé de quatre-vingt-neuf ans, mais s'il conserve les apparences extérieures de la santé, en réalité il est affligé de cruelles infirmités qui peu à peu l'ont privé de ses plus précieuses distractions. Sa vue s'affaiblit de plus en plus; il ne peut plus lire, à peine écrire. Puis il devient sourd et cette infirmité l'attriste peut-être plus que toutes les autres. Autrefois il aimait beaucoup l'exercice, mais son embonpoint à fait de tels progrès qu'il a dû renoncer à la marche à peu près complètement.
Son état moral n'est guère plus brillant que son état physique. La déception si vive qu'il a éprouvée en voyant s'évanouir son rêve insensé de remonter sur le trône de Pologne, à la mort d'Auguste III, a eu sur son esprit le plus fâcheux contre-coup. Il n'est plus que l'ombre de lui-même; il s'absorbe souvent dans de pénibles réflexions et il tombe dans un assoupissement dont on ne le tire qu'avec peine.
Son entourage a subi l'influence du maître. La cour s'est assombrie depuis deux ans et elle est devenue aussi triste, morne et désolée, qu'elle était autrefois joyeuse, animée, brillante. Les jeunes courtisans se sont éloignés, ils se sont tournés vers le soleil levant, et ils ont pris la route de Versailles. Il ne reste plus à Lunéville que quelques amis fidèles, Mme de Boufflers et ses enfants, le marquis et le chevalier, M. et Mme de Boisgelin, M. de Bercheny, de Croix, Tressan, le chevalier de Listenay, Alliot, Panpan, Porquet, Solignac, etc.
Mme de Boufflers a le cœur trop haut placé pour abandonner Stanislas dans ses heures de détresse et elle s'efforce d'entourer de soins et d'affection les dernières années de son vieil ami. Mais il faut bien l'avouer, le rôle de garde-malade, de sœur de la charité ne convient ni à l'âge ni à l'humeur de la marquise, la tristesse n'est pas son fait, et elle cherche par de fréquents voyages dans la capitale à égayer une vie qui tous les jours devient plus morose et plus sombre.
Quant à Stanislas, il apprécie à leur valeur les marques d'attachement de son amie; si elle n'est pas auprès de lui aussi souvent qu'il le souhaiterait, il se dit qu'il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner, à la femme encore moins, et il sait, en philosophe désabusé, faire la part de la nature et de la légèreté naturelle à celle qu'il a tant aimée et qui a répandu tant de charme et d'agrément sur la seconde moitié de sa vie.
Le grand âge de Stanislas et ses infirmités l'obligent à modifier sa vie et ses rapports avec les courtisans; aussi les rouages officiels se relâchent, le prestige du roi s'atténue, la dignité de la Cour disparaît; dans les dernières années, Stanislas n'a plus qu'une ombre d'autorité. Depuis l'entourage immédiat du monarque jusqu'au moindre valet, chacun agit un peu à sa guise et sans trop se soucier du maître.