Bien qu'aucun de ces changements ne lui échappe, le monarque n'a rien perdu de son enjouement et de sa douceur; il ne se plaint de rien, de personne et il supporte avec résignation l'abandon relatif dans lequel il vit. Bien souvent le pauvre vieux prince n'a d'autre compagnie que son chien Griffon, ami fidèle et sûr, qui, lui, ne le quitte jamais.
C'est seulement au moment de la nouvelle année que Lunéville retrouve son animation des anciens jours. Toute la noblesse accourt présenter au Roi ses vœux et ses souhaits, mais ce devoir accompli, tous s'empressent de retourner à leurs plaisirs ou à leurs occupations et la Cour retombe dans la tristesse.
Stanislas s'est si bien accoutumé à son isolement qu'il le regrette presque quand par hasard on vient l'en troubler. Il écrit à sa fille le 5 janvier 1765 après les brillantes et officielles réceptions du 1er janvier:
«Me voilà délivré de la grande compagnie que la nouvelle année m'a attirée et réduit à ma solitude. J'ai tout le temps sans aucune distraction de penser à ma chère Maryczka.»
Plus que jamais en effet le Roi adore sa fille; elle est devenue l'unique objet de ses pensées, et bien que sa vue soit perdue, il s'efforce encore de lui griffonner quelques mots d'affection. Ses lettres sont presque illisibles, mais d'une tendresse vraiment touchante. Il ne l'appelle jamais que «ma bien chère petite mignonne», «mon cher cœur», «mon très cher cœur», «mon incomparable Marie»[ [117]. Lui-même se désigne en riant sous le nom de gros papa Lala (en polonais lalka qui signifie poupon.)
Les distractions du Roi ne sont pas nombreuses et les journées s'écoulent souvent bien lentement à son gré. Il a dû successivement renoncer à tous les exercices physiques qui autrefois le charmaient, la promenade, le cheval, la chasse. La meute, et tout le service de la vénerie ont été supprimés, au grand regret des gamins de Lunéville, pour lesquels c'était fête de partir «en traque» sur les grands chariots de corvée. Quelquefois encore Stanislas se livre au plaisir de la chasse à tir, mais combien différente d'autrefois! Appuyé sur un parapet du parc, il massacre au hasard les lapins que des rabatteurs ramènent sur lui.
Il n'y a plus qu'un sport auquel le Roi puisse s'adonner aisément, c'est la pêche; malgré sa vue, ou plutôt à cause de sa vue, Stanislas y obtient des succès inattendus; aussi affectionne-t-il particulièrement ce genre de distraction. Chaque fois qu'il jette la ligne dans la Vezouge, un nageur habile, glissant entre deux eaux, va attacher un poisson à l'hameçon: «Tirez, sire, tirez vite, le poisson mord!» lui criait-on, et le prince, ravi de son habileté, s'émerveillait cependant de cette pêche miraculeuse qui ne lui faisait jamais défaut.
Un des grands plaisirs du Roi a toujours été de jouer au trictrac; sa passion pour ce jeu n'a fait qu'augmenter avec l'âge et l'impossibilité de trouver d'autres distractions. Tous les jours régulièrement de deux à quatre, il y a une partie établie. Mme de Boufflers, Tressan et Panpan sont les plus fidèles partners du monarque, mais ils sont souvent occupés, absents, malades; alors que faire? comment les remplacer? Les courtisans, que ce jeu ennuie, sans égard pour l'innocente manie du vieillard, imaginent mille subterfuges pour esquiver cette éternelle partie de trictrac. Stanislas, par bonté, n'ose insister, mais il éprouve un désespoir enfantin et sa journée est perdue; dans son chagrin, il en arrive à chercher des partners parmi les bourgeois de Lunéville.
Tous les jours le Roi déjeune au Bosquet entre onze heures et midi, puis il fait quelques pas dans le parc ou s'asseoit pour prendre l'air; c'est alors qu'il use de ruse pour tâcher de trouver un adversaire. Dès qu'il aperçoit un bourgeois de la ville se promenant lui aussi dans le Bosquet, il le salue le premier pour le mettre à son aise, puis commence à causer avec lui familièrement; il l'interroge sur sa famille, sur ses besoins, et quand la glace est rompue, il lui dit avec bonhomie: «Monsieur, me ferez-vous le plaisir de faire ma partie de trictrac?»[ [118]
Quand le bourgeois accepte, tout va bien, mais quand il s'excuse, en disant qu'il ne sait pas jouer: «Comment, vous ne savez pas jouer au trictrac!» s'écrie le roi. Et son accent est si désolé, que son interlocuteur s'éloigne navré. Alors le Roi cherche une nouvelle victime et il recommence son petit manège avec l'espoir d'être plus heureux. Bientôt les habitants de Lunéville, pour complaire à leur vieux maître, eurent tous appris le trictrac.