Quand Stanislas a trouvé un partner, il le ramène avec lui au château. A deux heures exactement on s'asseoit à la table de jeu, le Roi prend un cornet et jette le dé. A quatre heures précises il se lève et si la partie n'est pas terminée, il dit à son invité: «Monsieur, je compte que vous reviendrez demain pour achever cette partie». Si le joueur n'est pas de la ville, le Roi l'invite à dîner.

Pendant le jeu, deux pages se tiennent debout derrière le grand fauteuil du monarque. Stanislas prise beaucoup et il a pour habitude de placer son mouchoir sur le bras de son fauteuil; naturellement au moindre mouvement le mouchoir tombe, et les pages n'ont d'autre mission que de le ramasser et de le remettre en place[ [119].

Si le roi de Pologne trouve difficilement des partners parmi ses courtisans, ce n'est pas que la passion du jeu n'existe plus à la Cour de Lorraine; elle y règne au contraire plus que jamais. Mais l'honnête et innocent trictrac n'est pas ce qu'il faut pour émouvoir des âmes blasées. Heureusement on vient d'inventer un nouveau jeu de hasard, le faro, où l'on peut perdre en peu de temps beaucoup d'argent. Il fait bientôt les délices de la Cour.

Les soirées se passent comme d'habitude chez Mme de Boufflers; on cause, on fait de la musique, on joue, c'est une réunion familiale pleine d'édification. Mais dès que le monarque s'est retiré dans ses appartements particuliers, c'est-à-dire vers neuf heures, la scène change du tout au tout. La société, un instant auparavant si paisible et si calme, se précipite sur les cartes, sur les tables de jeu, et alors commence une formidable partie de faro. Mme de Boufflers se montre la plus ardente, la plus acharnée, et elle perd sans sourciller des sommes considérables.

Bientôt la passion pour le faro devient générale: des salons elle gagne l'antichambre et descend même jusqu'aux cuisines. Ce n'est pas tout encore. Peu à peu on voit les laquais, les marmitons eux-mêmes pénétrer timidement dans les appartements de réception, assister à la partie, bientôt même y prendre part; on les voit debout, jeter leurs écus par-dessus la tête des personnages de la Cour et suivre avec anxiété les péripéties du jeu. Ces scènes indécentes et scandaleuses se prolongent souvent jusqu'à l'aube.

Pendant ce temps Stanislas, plein de confiance, repose du sommeil de l'innocence.

Le trictrac, la chasse, et la pêche ne sont pas les seules distractions du vieux Roi; il en a une autre moins inoffensive: celle de se donner des indigestions, qui parfois manquent de l'emporter. Il a toujours été un grand mangeur et il adore les plaisirs de la table; il a en particulier une passion désordonnée pour le melon, et pour la satisfaire il a fait établir à Lunéville une melonnière modèle, de façon à avoir des fruits toute l'année; il entretient à grands frais «des jardiniers melonniers», spécialement affectés à la culture de ce précieux cucurbitacé.

En dépit d'indispositions fréquentes et souvent dangereuses, le Roi mangeait très gloutonnement, et ses médecins étaient impuissants à modifier sa manière de faire. Il avait conservé des habitudes grossières de sa jeunesse la coutume de manger avec ses doigts. Un jour, Mme de Boufflers assistait au repas du monarque, et elle tenait sur ses genoux le jeune Conigliano qu'elle affectionnait particulièrement; tout à coup l'enfant se penche à l'oreille de l'aimable marquise et lui dit à voix basse: «Le Roi mange comme un cochon.»

Stanislas, s'apercevant du colloque, interroge Mme de Boufflers: «Que dit le petit Cogliano?[ [120]» Après un moment d'hésitation, la marquise répond hardiment: «Sire, il dit que vous mangez comme un cochon», et elle éclate de rire. Le Roi, toujours bonhomme, en fait autant ainsi que toute l'assistance.

Malgré le peu de délicatesse de ses manières lorsqu'il était à table, Stanislas, se conformant aux usages de la Cour de Versailles, et confiant dans le respect qu'inspirait la majesté royale, ne craignait pas de manger souvent en public et de se donner en spectacle à ses fidèles sujets.