Pendant un de ces dîners d'apparat, il arriva un jour une assez plaisante aventure. Dans la foule qui entourait la table du Roi se trouvait une jeune et fraîche villageoise que le hasard avait placée auprès d'un vénérable franciscain. Tous deux, émerveillés du spectacle, s'absorbaient dans la contemplation du monarque. Une des femmes de Mme de Boufflers, jeune et fort étourdie, remarqua le couple et par espièglerie, quelque diable aussi la poussant, elle attacha, sans se faire remarquer, par une forte épingle, la jupe de la paysanne à la robe du capucin. La jeune fille, au bout d'un moment, fait un mouvement et sent qu'on la retient; elle insiste, on la retient encore. Elle se trouble, rougit, et sentant bien que l'obstacle vient du côté du moine, elle balbutie: «Mon père... mon père... mais laissez-moi, je vous prie.» Le moine la regarde avec stupéfaction, puis, voulant s'éloigner à son tour, il se sent retenu de façon invincible. Il toise d'un air courroucé la paysanne, mais il n'en est pas plus avancé. Enfin tous deux indignés s'éloignent brusquement et l'on voit, à la grande joie de toute la Cour, qu'un lien invisible les retient l'un à l'autre.

S'apercevant de l'émoi général et des rires des assistants, Stanislas demande la raison de cette gaîté hors de saison. On est obligé de lui tout avouer. Très mécontent de l'inconvenante plaisanterie dont un ministre de la religion a été l'objet en sa présence, le Roi veut connaître l'auteur du méfait, on accuse les pages, on soupçonne les assistants; enfin Mme de Boufflers apprend le lendemain que la coupable est une de ses femmes; elle la fait appeler, l'accable de reproches et la chasse. Marguerite, c'était le nom de la femme, court se jeter aux pieds du Roi et demande grâce en sanglotant: «Quoi! s'écrie le Roi, c'est toi! Ne reparais jamais au château.»—«Non, non, dit la pauvre fille avec à-propos, j'aimerais mieux mourir que de vous quitter.» A ces mots le Roi s'attendrit, et se met à pleurer tout comme Marguerite: «Eh bien, reste donc, dit-il, mais au moins n'y reviens plus[ [121]

Tressan était bien souvent le compagnon du Roi; son esprit mordant amusait le monarque qui du reste ne se faisait aucune illusion sur le caractère agressif de son grand maréchal; il disait un jour de lui: «Je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne méchanceté.» Il était si bien accoutumé à sa société qu'il ne lui laissait guère un instant de liberté. «Où est Tressan?» était l'invariable refrain du Roi dès qu'il se trouvait seul; il n'avait de cesse qu'on ne l'eût retrouvé et qu'on ne le lui eût amené; alors il ne le lâchait plus et l'infortuné devait tenir compagnie au monarque jusqu'à l'heure du coucher.

Quand Tressan avait la goutte, ce qui arrivait assez fréquemment, Stanislas se faisait porter auprès de son lit: «Plains-toi, mon ami, lui disait-il, jure, crie, gronde à ton aise.» Le patient profitait de la permission et tous deux se livraient à d'interminables conversations, entrecoupées des plaintes, des gémissements, et des malédictions du malade.

Stanislas n'avait rien perdu de son goût pour la plaisanterie, et chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, il s'empressait d'y donner cours. La majesté des cérémonies religieuses n'était même pas pour lui un obstacle.

Deux exemples entre cent donneront l'idée des facéties dont le vieux prince était coutumier.

En 1764, pendant la semaine sainte, le Roi, suivant la coutume, «fait la cène» et lave les pieds à treize pauvres de la ville. Le dernier était un faible d'esprit nommé Lami; quand ils furent tous placés à table, Sa Majesté prit de la soupe dans une cuillère et la présenta à Lami, qui, alléché, ouvrit aussitôt une bouche immense, mais le Roi, au lieu de le faire manger, absorba lui-même le contenu de la cuillère, en riant bruyamment de sa plaisanterie et de la figure déconfite du pauvre diable.

La familiarité de Stanislas avec le grand maréchal était extrême et ce dernier était souvent victime de l'humeur joviale de son maître. Le 18 mai 1764, jour de la Saint-Félix, le Roi voulut aller entendre la messe aux Capucins. On fit venir des chaises à porteurs. Tressan soutenait le Roi en descendant le perron de la cour. Dès qu'il fut arrivé devant sa chaise, Stanislas dit à son compagnon: «Monte, mets-toi dans cette chaise, tu iras le premier aux Capucins.» Tressan obéit et s'installe confortablement. Mais aussitôt, le Roi crie aux porteurs: «Arrêtez! arrêtez!» et il monte à son tour en s'asseyant sur les genoux de Tressan consterné. Les courtisans éclatent de rire en voyant la mine piteuse du grand maréchal. Seuls les porteurs ne rient pas et après s'être consultés du regard déclarent qu'il leur est impossible de soulever un poids aussi considérable: «Qu'on prenne des valets de pied!» s'écrie Stanislas, qui ne veut pas démordre de son idée. Après plusieurs essais infructueux, douze valets de pied joints aux porteurs finissent par enlever la chaise et l'on part pour les Capucins, où l'on arrive sans encombre, le Roi toujours ravi et Tressan demi-pâmé.

Tout le monde entend la messe pieusement, mais à la bénédiction, Tressan, qui craint que le Roi, mis en goût, ne s'avise de revenir dans le même équipage, s'esquive prudemment, et il est impossible de le retrouver de la journée.

Stanislas n'est pas seul à avoir l'esprit tourné à la plaisanterie. Le jeune chevalier de Boufflers se montre volontiers le rival du Roi dans cet ordre d'idées et il n'est sorte de facéties qu'il n'imagine dans ses jours de gaieté. Ses plaisanteries ne sont pas toujours du meilleur goût ni sans porter quelquefois atteinte à la majesté royale, mais Stanislas est plein d'indulgence pour ce jeune homme dont l'entrain et la verve l'amusent en dépit de tout.