On sait que le frère du chevalier, le marquis de Boufflers, était capitaine des gardes du corps. En 1765 le chevalier n'imagine-t-il pas de rédiger au nom de Stanislas, pour le duc de Choiseul, une note des plus plaisantes où il énumère toutes les raisons qui doivent décider le ministre à lui donner la survivance de son frère.

«Le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, convaincu de l'incapacité du marquis de Boufflers, a résolu de confier la compagnie de ses gardes à un officier digne de ce poste important; il a jetté les yeux sur le chevalier de Boufflers, dont l'expérience, la gravité, la sagesse et surtout l'assiduité lui sont connues, pour lui donner la survivance de son frère.

«Sa Majesté prie M. le duc de Choiseul d'obtenir en conséquence au chevalier de Boufflers un brevet de colonel, afin de perpétuer l'heureux accord, qui a toujours existé entre le service de Lorraine et le service de France.

«On sera peut-être étonné que le Roi de Pologne, à son âge, nomme un survivant à un officier de vingt-neuf ans. On répond que le besoin que ses gardes ont d'un chef fait passer sur toutes les objections. D'ailleurs l'embonpoint de Sa Majesté Polonoise et la maigreur du marquis de Boufflers compensent assez la différence d'âge. On pourroit trouver encore une autre compensation dans les vœux que la France et la Lorraine font pour la vie du Roi de Pologne, et ceux que toutes les troupes font pour la mort du marquis de Boufflers.

«Le chevalier de Boufflers a fait la guerre comme volontaire pendant quatre mois; il a extrêmement fatigué le prince Ferdinand, toute la dernière campagne[ [122]; c'est un sujet propre à rétablir dans les troupes cette gaieté françoise que le marquis de Boufflers attriste par sa sévérité, et cet ancien esprit de la nation, auquel le marquis de Boufflers a porté tant d'atteintes. Il aime la table, le jeu, les femmes et les chevaux; il ne cesse de boire à la santé de M. le duc de Choiseul et de le bénir dans toutes ses chansons.»

Cette singulière apologie du chevalier par lui-même amusa beaucoup le Roi.

Boufflers, toute plaisanterie à part, se jugeait volontiers très supérieur à son aîné: c'est lui qui disait ce mot charmant qu'il s'appliquait naturellement: «Les aînés sont le coup d'essai de la nature, les cadets en sont le chef-d'œuvre.»

Les relations entre Stanislas et le chevalier étaient des plus cordiales et affectueuses et ils discutaient souvent ensemble. Un jour où ils avaient longuement parlé du bonheur, Boufflers écrivait au Roi cette jolie lettre:

«Sire,

«Je viens d'être heureux un moment en prenant de Votre Majesté une leçon de bonheur. Il n'appartient à personne d'en parler aussi bien que vous, Sire, parce que personne ne fait autant d'heureux et qu'il est naturel de bien raisonner sur son métier. Votre Majesté nomme trois sources de bonheur, l'amour-propre, la raison et l'instinct, et elle fait penser à une quatrième plus sûre encore, plus abondante que les trois premières, c'est à un bon Roi[ [123]