Le roi quitta Lunéville avec Mme de Boufflers le 1er février, par un froid rigoureux; en passant il s'arrêta à Bon-Secours pour y prier; mais au lieu de se placer, comme à son ordinaire, dans sa tribune au-dessus de la sacristie, il s'agenouilla dans le chœur, sur le caveau même où reposaient les restes de la reine Opalinska et de la duchesse Ossolinska. En sortant, il dit à la marquise: «Savez-vous ce qui m'a si longtemps retenu dans l'église? Je pensais que dans très peu de temps, je serai trois pieds plus bas que je n'étais.»

Stanislas était du reste hanté d'idées lugubres et la pensée de la mort prochaine le poursuivait sans cesse. On prétend même qu'il eut un étrange pressentiment. Il faisait un jour remarquer à ses courtisans combien de têtes couronnées avaient été frappées par la mort depuis peu de temps, tandis que lui, le plus âgé de tous les souverains du monde, avait été épargné. Il racontait tous les périls auxquels il avait été exposé, au cours de son aventureuse existence, et dont il avait été miraculeusement préservé; il y en avait de tous les genres, sauf un seul, le feu: «Il ne me manquerait plus, dit-il, que d'être brûlé pour être passé par tous les dangers.»

La Providence lui réservait cette nouvelle et dernière épreuve, qui allait lui être fatale.

Le 2 février, Stanislas se rendit à Bon-Secours pour y communier.

Le lendemain 3 eut lieu la cérémonie à la Primatiale, mais le prince, redoutant de pénibles froissements, préféra ne pas y assister, et il resta à la Malgrange. Son fauteuil seul fut placé dans l'église. L'absence du souverain fut heureuse, car il se produisit parmi les assistants des rivalités de préséance qui faillirent dégénérer en scandale.

Le cardinal de Choiseul, qui officiait, exigea que le Père Coster, en prononçant l'oraison funèbre, lui adressât la parole; sinon il menaçait de remonter à l'autel et de continuer la cérémonie. D'autre part, la Cour Souveraine déclara que si l'orateur ne s'adressait pas directement à elle, il serait immédiatement décrété. Un incident imprévu trancha la difficulté. La Cour s'étant présentée accompagnée de la maréchaussée, les gardes du corps qui étaient de service aux portes de l'église refusèrent de laisser pénétrer l'escorte des magistrats. La Cour, offensée, se retira purement et simplement et ses stalles restèrent vides.

Le 4 février, dans l'après-midi, le prince repart pour Lunéville et le soir même il reçoit à sa table la fille de Robert Walpole, lady Mary Churchill, et son mari. Mme de Boufflers l'aide à faire les honneurs. Le Roi fait accueil à ses hôtes, est aimable et gai à son habitude; il paraît jouir de toutes ses facultés.

Le 5 février, Stanislas se lève, comme à son ordinaire, à six heures et demie. Un de ses valets de chambre, Montauban, l'habille; le prince revêt une camisole de satin doublée de molleton, une veste en soie des Indes fort mince et à boutons, enfin une robe de chambre de la même étoffe que la veste et rembourrée de ouate de coton, présent de sa fille. Dès qu'il est habillé, Montauban se retire; le prince s'assied dans son fauteuil près du feu et se met à fumer sa pipe. Au bout d'une demi-heure, il veut poser sa pipe sur la cheminée, mais il y voit à peine; il s'approche trop près du feu et le bas de sa robe de chambre est attiré par la flamme; elle se met à se consumer lentement, sans qu'il s'en aperçoive. Tout à coup, il se voit environné de flammes. Il appelle, il crie, il «hurle», personne ne vient. Par une fatalité inexplicable, Montauban s'est éloigné un instant et le garde du corps de service également. Pendant ce temps le malheureux prince impotent se trouve dans l'impossibilité de se débarrasser du vêtement qui le dévore; dans ses efforts, il est tombé près de la cheminée et ne peut plus se relever. Enfin ses cris sont entendus d'une vieille femme de charge occupée à laver des carreaux à l'étage supérieur. On accourt et on parvient à se rendre maître du feu en roulant le Roi dans une couverture. Mais le prince avait de graves brûlures au bras, au ventre, et même à la figure. La coiffe de son bonnet de nuit avait été brûlée jusqu'au ruban qui l'attachait.

On se fit d'abord de grandes illusions sur l'état du monarque. Lui-même avait conservé toute sa présence d'esprit et il ne cessait de plaisanter sur son accident. Pendant qu'on lui prodiguait les premiers soins, il disait à la vieille femme de charge accourue la première à son secours et qui avait été elle-même légèrement brûlée: «Qui eût dit qu'à nos âges nous brûlerions des mêmes feux!» Il faisait écrire à sa fille Marie Leczinska en lui annonçant son accident: «Vous m'avez recommandé de me préserver du froid: c'était contre le chaud que vous auriez dû me dire de prendre mes précautions.»

Mme de Boufflers, prévenue en hâte, était accourue une des premières au chevet du Roi; son émoi était extrême et sa douleur profonde, et elle ne parvenait pas à les dissimuler. Stanislas, au contraire, très maître de lui, ne songeait qu'à la consoler et à la rassurer. Malgré les douleurs qu'il éprouvait, le digne prince avait conservé toute sa douceur et ses façons aimables. Il montrait tant de fermeté que, le jour même de l'accident, le Père Élisée, qui prêchait l'Avent, ne craignit pas de lui lire dans sa chambre un sermon sur la mort.