Et chacun l'avait à son tour[ [12].

Ce goût pour la satire n'était pas sans attirer quelquefois au poète de fâcheux désagréments. Ainsi Mme de Boufflers, devenue la maréchale de Luxembourg, lui demanda un jour si le fameux quatrain était de lui, bien qu'il en eût toujours avec indignation repoussé la paternité. Elle l'interrogeait avec tant de bonhomie, elle disait avec tant de candeur: «Cette chanson est si bien tournée que, non seulement je pardonnerais à l'auteur, mais je l'embrasserais.»—«Eh! bien, dit Tressan, par l'odeur alléché, c'est moi, madame la Maréchale.»—Il n'avait pas achevé qu'il recevait deux grands soufflets.

Une mésaventure analogue lui arriva avec Louis XV. Il s'était permis une épigramme sur Mme de Châteauroux. Le Roi l'interrogea, en ajoutant qu'il ne pouvait croire que cette méchanceté fût de lui, parce qu'elle était trop bête. Tressan, froissé dans son amour-propre d'auteur, ne sut se contenir et il défendit ses vers avec une si grande chaleur qu'autant valait les avouer. Le lendemain il était envoyé en disgrâce.

Cela ne l'empêcha pas de faire les campagnes de Flandre de 1744 à 1747, en qualité de maréchal de camp, d'assister aux sièges de Menin, d'Ypres, de Furnes, de Fribourg, de Tournai et d'être blessé grièvement deux fois à Fontenoy.

En 1747 il quitta la maison du Roi, fut fait lieutenant général et employé dans ce grade sur les côtes de Bretagne. Il y menait une vie fort agréable, lorsqu'il eut encore, car il était incorrigible, l'imprudence d'écrire quelques vers satiriques sur Mme de Pompadour. La marquise n'entendait pas raillerie sur ce point, et l'imprudent Tressan fut enlevé à son poste des côtes de Bretagne et nommé commandant de la ville de Toul.

Tel était l'homme que les disgrâces de la vie de cour envoyaient en Lorraine.

Si, en faisant exiler le comte de Tressan à Toul, Mme de Pompadour avait cru frapper d'un cruel châtiment l'homme qui l'avait persiflée, elle se trompait étrangement. Toul était bien en effet la plus triste des résidences, mais cette petite localité ne se trouvait qu'à une courte distance de Lunéville, et les charmes de la cour de Stanislas étaient de nature à faire oublier bien vite le morne ennui de la capitale du Barrois.

Tressan n'arrivait pas seul dans sa nouvelle garnison; il amenait avec lui sa femme et ses enfants. Mme de Tressan était une excellente créature, très douce, très modeste, qui aimait peu le monde et se consacrait tout entière aux soins de sa famille. Son mari se croyait très supérieur à elle; il la respectait, mais il s'en occupait le moins possible et la trompait le plus consciencieusement du monde.

Dès que son installation à Toul fut à peu près terminée, M. le gouverneur s'empressa, comme c'était son devoir, d'aller présenter ses hommages au roi de Pologne. La disgrâce de Mme de Pompadour était un titre certain à la bienveillance de Stanislas. De plus, ce dernier avait vu Tressan maintes et maintes fois à la cour de sa fille; il appréciait les qualités de son esprit, sa rare érudition, ses goûts scientifiques; il fut charmé de le revoir; il l'accueillit à merveille et lui fit toutes sortes d'avances. Ravi d'une réception si douce pour un homme en disgrâce, le comte se prit d'une belle passion pour cette cour galante, spirituelle et lettrée, qui lui rappelait les meilleurs jours de Versailles. Chaque fois que les soucis de son commandement lui laissaient quelque loisir, ce qui était bien fréquent, le gouverneur de Toul abandonnait gaiement sa femme et ses enfants, et il accourait à Lunéville prendre sa part des réjouissances de la Cour. Il chercha naturellement à gagner tous les cœurs, et il y réussit parfaitement. Bientôt il est lié avec tous les hôtes que nous connaissons; non seulement il fait la conquête de Stanislas, mais il ne déplaît pas à Mme de Boufflers, qui l'admet dans sa société particulière; il est au mieux avec Mmes de Craon, de Bassompierre, de Cambis, de Chimay, il est intime avec Panpan, avec l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc., etc.

Panpan est tellement sous le charme de son nouvel ami qu'il ne l'appelle plus que «Tressanius» et qu'il lui décoche cette épître louangeuse: