Cher comte, à des talents si rares

Tu joins les plus aimables dons;

Rival de nos Anacréons,

Et des Chaulieux et des Lafares

Tu feras oublier leurs noms...»

Tressan avait à cette époque quarante-cinq ans bien sonnés, il avait beaucoup aimé et l'on pouvait croire que l'âge avait calmé chez lui la fougue première des passions; il le pensait lui-même et se croyait désormais à l'abri des coups de l'Amour. Il n'en était rien cependant et il allait en faire la cruelle expérience.

Mme de Boufflers touchait à sa trente-neuvième année, mais elle était restée telle que nous l'avons connue autrefois. Aussi bien au physique qu'au moral, le temps avait glissé sur elle sans l'atteindre; personne ne lui aurait donné plus de trente ans. Elle était toujours aussi séduisante, aussi charmante.

Tressan fut ébloui. Certes, il avait connu à Versailles des femmes bien délicieuses; pas une ne lui avait fait une impression aussi profonde, pas une ne lui avait paru aussi désirable; dès leur première rencontre, il se sentit entraîné vers la favorite par un irrésistible sentiment.

Le comte avait eu dans sa vie trop de bonnes fortunes pour ne pas être confiant dans l'avenir; cependant, sur ce terrain nouveau, il fallait être prudent et ne rien compromettre par une précipitation indiscrète. Mme de Boufflers était mariée, elle était toujours la maîtresse attitrée du Roi, elle avait une liaison connue avec le comte de Croix; il fallait agir doucement et se concilier peu à peu les bonnes grâces de la dame.

Du reste, par une déplorable fatalité, la marquise ne paraissait nullement subir l'ascendant du séduisant gouverneur; certes elle l'accueillait très aimablement, mais, soit crainte de cet esprit railleur, soit manque de sympathie, elle lui décochait de temps à autre quelque plaisanterie mordante qui déchirait le cœur du pauvre soupirant.