«J'ai tout mon temps à moi; je suis à la Cour, je suis libre; et si je n'étais pas entièrement libre, ni une énorme pension, ni une clef d'or qui déchire la poche, ni un licou qu'on appelle cordon d'un ordre, ni même les soupers avec un philosophe qui a gagné cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de bonheur. Je vieillis, je n'ai guère de santé, et je préfère d'être à mon aise avec mes paperasses, mon Catilina, mon siècle de Louis XIV et mes pilules, aux soupers des Rois et à ce qu'on appelle honneurs et fortune. Il s'agit d'être content, d'être tranquille, le reste est chimère: je regrette mes amis, je corrige mes ouvrages et je prends médecine. Voilà ma vie, mon cher Pan Pan. S'il y a quelqu'un par hasard dans Lunéville qui se souvienne du solitaire de Potsdam, présentez mes respects à ce quelqu'un.»
Comment écrire à Panpan sans lui parler de leurs amis communs, de ces amis tout-puissants à la Cour, et leur lancer quelques reproches discrets? Voltaire termine ainsi sa lettre:
«Il a été un temps où tout ce qui porte le nom de Beauvau me prenait sous sa protection, ce temps est-il absolument passé? Mme la marquise de Boufflers daigne-t-elle me conserver quelques bontés, serait-elle bien aise de me revoir à sa Cour, serait-elle assez bonne de dire au Roi de Pologne, qui ne s'en souciera peut-être guères, que je serai toute ma vie pénétré des bontés de Sa Majesté. C'est le meilleur des Rois, car il fait tout le bien qu'il peut faire.
«Adieu, mon très cher Pan Pan, aimez toujours les vers, et n'aimez que les bons, et conservez quelque bonne volonté pour un homme qui a toujours été enchanté de votre caractère. Vale et me ama.»
Malheureusement la bonne volonté de Voltaire et ses efforts en faveur de Liébault n'ont pas de résultats favorables, et peu de temps après le philosophe est obligé d'avouer le peu de succès de ses démarches.
«Potsdam, 1751.
«Mon cher Pan Pan, je vous assure que je ressens bien vivement la douleur de vous être inutile. Croyez que ce n'est pas le zèle qui m'a manqué. Vous ne doutez pas de la satisfaction extrême que j'aurais eue à faire réussir ce que vous m'avez recommandé, mais ce qui est difficile en Lorraine est encore plus difficile en Prusse, où la quantité de surnuméraires est prodigieuse.»
Puis le philosophe revient sur la question de l'académie; on sent que le coup lui a été rude et qu'en dépit de tout, il n'a pu en prendre son parti. Puisqu'on n'a pas voulu comprendre une allusion discrète, cette fois il expose son désir de telle sorte qu'on ne puisse s'y méprendre. On sent qu'il espère toujours qu'on lui rendra un honneur mérité:
«Je compte bien profiter de bontés du roi Stanislas et venir me mettre aux pieds de Mme de Boufflers au premier voyage que je ferai en France; et assurément je postulerai fort et ferme une place dans votre académie. J'aurais le bonheur d'appartenir par quelque titre à un Roi qu'on ne peut s'empêcher de prendre la liberté d'aimer de tout son cœur. Cette place, mon cher et ancien ami, me serait encore plus précieuse si je comptais au nombre de vos confrères...
«Je vous supplie de ne pas m'oublier auprès de Mme de Boufflers.