D'autre part, Frédéric ne cessait de lui rappeler ses promesses si souvent renouvelées et il lui offrait à Potsdam une fastueuse hospitalité. En juin 1750 Voltaire, indigné des mauvais procédés dont on l'abreuvait, se décida à partir pour Berlin. Il y fut reçu avec enthousiasme et bientôt l'univers entier fut au courant des honneurs exceptionnels qui lui étaient rendus et de l'intimité qui régnait entre le roi et son hôte.
Panpan avait à Lunéville un ami d'enfance, Liébault, avec lequel il avait toujours gardé les plus cordiales relations. Après avoir été dans l'armée et fait brillamment plusieurs campagnes, Liébault était revenu en Lorraine et se trouvait en quête d'une situation sociale.
En apprenant le crédit dont Voltaire jouissait à la cour de Berlin, Panpan, toujours obligeant, eut l'idée de lui écrire pour lui demander s'il ne pourrait pas obtenir une place auprès d'un prince pour un officier de ses amis.
La réponse ne se fait pas attendre et elle est des plus satisfaisantes:
«Potsdam, 8 mai 1751.
«Mon cher Pan Pan (car il n'y a pas moyen d'oublier le nom sous lequel vous étiez si aimable), le jour même que je reçus vos ordres de servir votre ami (prière est ordre en ce cas), je courus chez un prince, et puis chez un autre, et les places étaient prises. J'écrivis le lendemain à la sœur d'un héros, à la digne sœur du Marc-Aurèle du Nord, pour savoir si elle avait besoin de quelqu'un d'aimable, qui fût à la fois de bonne compagnie et de service; point de décision encore. Je comptais ne vous écrire que pour vous envoyer quelque brevet signé Wilhelmine, pour votre ami, mais, puisqu'on tarde tant, je ne peux pas tarder à vous remercier de vous être souvenu de moi.
«Quand vous recevrez une seconde lettre de moi, ce sera sûrement l'exécution de vos volontés, et M. Liébault pourra partir sur-le-champ: si je ne vous écris point, c'est qu'il n'y aura rien de fait.»
Ainsi à la cour de Lorraine, quand on a besoin d'un service, on n'hésite pas à recourir au crédit du philosophe, et cela au moment même où on le traite avec une désinvolture si blessante, un oubli si méprisant! Voltaire, bien que peu flatté du procédé, n'a garde de s'en plaindre, il se borne à faire une allusion discrète à l'Académie; mais en même temps il n'est pas fâché de montrer que si la cour de Lorraine est ingrate, celle de Prusse sait récompenser le mérite, et il raconte complaisamment le bonheur dont il jouit, la douceur de sa vie, les honneurs dont on l'accable: une énorme pension, une clef de chambellan, un grand cordon, etc., etc.
«Mon cher Panpan, mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la plus aimable veuve des veuves; je ne l'oublierai jamais et quand je retournerai en France, elle sera cause assurément que je prendrai ma route par la Lorraine. Vous y aurez bien votre part, mon cher et ancien ami; je viendrai vous prier de me présenter à votre académie.
«Notre séjour à Potsdam est une académie perpétuelle: je laisse le Roi faire le Mars tout le matin, mais le soir il fait l'Apollon et il ne paraît pas à souper qu'il n'ait exercé cinq à six mille héros de six pieds; ceci est Sparte et Athènes: c'est un camp et le jardin d'Epicure; des trompettes et des violons, de la guerre et de la philosophie.