Si l'esprit et la verve de la maîtresse de la maison groupaient facilement autour d'elle une société nombreuse, la beauté et la jeunesse de Mlle de Ligniville n'étaient pas non plus complètement étrangères à cette affluence.
Quand les conversations dans le salon étaient par trop sérieuses ou philosophiques, Minette (c'était le surnom donné par les habitués à Mlle de Ligniville) se levait tout simplement, et elle s'en allait dans la pièce voisine où elle se livrait avec ses amis à d'interminables parties de volant. Les partners les plus assidus de la jeune fille étaient Turgot et Helvétius.
Turgot, à peine âgé de vingt-trois ans, était charmant, séduisant au possible; il éprouva bientôt pour Minette une amitié très tendre et il était payé de retour. On s'étonnait qu'il ne songeât point à l'épouser, lui qui se montrait si chaud partisan des mariages d'inclination[ [21]; mais il était encore à la Sorbonne, il n'avait aucune fortune et il se fit un honorable scrupule d'associer à sa misère celle qu'il aimait.
Helvétius, lui aussi, avait subi le charme de la jeune fille. Sa beauté, les agréments de son esprit, la dignité avec laquelle elle supportait la mauvaise fortune avaient fait sur lui une profonde impression. Après être resté avec elle pendant plus d'un an dans les termes d'une très simple amitié et sans jamais lui parler du goût qu'il éprouvait pour elle, il vint un jour lui offrir de partager son sort. Mlle de Ligniville appartenait à la plus haute noblesse Lorraine; épouser un fermier général, si riche fût-il, «était une mésalliance considérable». Elle accepta cependant et le mariage eut lieu au mois de juillet 1751[ [22].
Auparavant Helvétius avait abandonné la ferme générale et acheté la charge de maître d'hôtel de la Reine.
Le mariage de Mlle de Ligniville priva le salon de Mme de Graffigny d'un de ses plus grands attraits[ [23].
En dépit de l'âge, l'ancienne amie de Panpan avait conservé le cœur tendre que nous lui avons connu et elle ne pouvait se décider à renoncer aux joies de l'amour. Depuis l'abandon de l'ingrat Desmarets, elle avait eu plusieurs liaisons plus ou moins éphémères. La pauvre femme cependant ne se faisait pas illusion sur sa propre faiblesse, elle la confessait naïvement. Elle écrivait à Panpan, son éternel confident:
«Je maudis l'amour, mais cela ne me guérit de rien. Je crois quelquefois que c'est un rêve, car j'ai toutes les peines du monde à convenir, qu'à mon âge, de ma figure, je puisse faire tourner la tête à quelqu'un.»
Mme de Graffigny n'avait que de bien modestes ressources et le train de vie qu'elle menait les absorbait et au delà. Elle avait autrefois écrit de petites pièces qui avaient été jouées avec succès à la cour de Léopold. Ses amis, au courant de la situation précaire de sa fortune, l'engagèrent à écrire pour augmenter ses revenus. Elle suivit leur conseil et composa une petite nouvelle: Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices (1745), qui parut dans le Recueil de ces Messieurs. Deux ans plus tard, elle publia les Lettres d'une Péruvienne, pastiche des Lettres persanes, de Paméla, et des Amusements sérieux et comiques[ [24].
L'ouvrage eut le plus grand succès. Naturellement il souleva des jalousies et l'on prétendit que Mme de Graffigny s'était fait beaucoup aider par l'abbé Perrault. Mais si cela avait été vrai, l'abbé aurait-il gardé le secret?