«Mais pourquoi me laisser si longtemps dans l'état où sûrement je suis le plus haïssable; pourquoi ne pas écarter un peu des nuages qui anéantissent le peu de moyens de plaire que je peux avoir? Ne sentirai-je plus auprès de vous que le trouble de la douleur et de la crainte? Celui de l'espérance me siérait bien mieux. Cette misérable imagination que vous me reprochez ne produirait plus que des fleurs, elle ne s'occuperait plus à déguiser mes plaintes, elle ne me dicterait plus vingt lettres que j'ai toutes déchirées; elle vous parlerait dans celle-ci de ses désirs, mais d'une façon si soumise, si tendre, que votre façon de vous en défendre ne tiendrait plus au dénigrement, mais au badinage et à la pitié. Je vous jure que ce que je vais vous dire, loin d'être un reproche, est un trait charmant pour moi, si vous me permettez de l'expliquer comme je le désire.
«Vous avez vu M. de Lomont piqué et affligé de ce que vous aviez dit avant-hier, et vous l'avez réparé avec toutes les grâces qui vous sont si naturelles. Vous me voyez depuis trois jours abimé dans la douleur et dans les réflexions les plus sombres: qu'avez-vous fait pour les bannir?
«Mais je serai trop heureux si vous pensez que l'amour le plus tendre me tient sans cesse à vos pieds, que vous avez dû rappeler M. de Lomont, et qu'un seul regard vous suffit pour me rendre heureux et soumis.
«Je ne peux vous exprimer tout ce que je souffre quand vous évitez les moments de vous trouver seule avec moi. Comme je ne suis que trop sûr que vous ne m'aimez pas assez pour les craindre, je dois trembler qu'ils ne vous soient odieux. Je me tais et j'aime mieux en mourir que de vous déplaire. Je vous sacrifie tout ce qui peut vous donner l'idée de la violence de mon état présent; vous êtes bien assez cruelle pour me reprocher d'être trop sensible. Que serait-ce, grands Dieux! si vous saviez tout ce qui se passe dans mon cœur!»
Dans une circonstance aussi critique, le pauvre Tressan a-t-il au moins trouvé quelque utile consolation? Son cher Panpan, cet ami si précieux dans le malheur, lui a-t-il été secourable? En aucune façon:
«Panpan vint hier au soir me reconduire, il fut attendri de mon état, mais il fut assez maladroit pour ne me donner d'autre conseil que de chercher à me guérir. Je ne peux vous exprimer le désespoir où me jeta un conseil que je crus qu'il avait pris dans votre façon de penser pour moi. Je le quittai sur-le-champ pour le lui cacher, je renvoyai mes gens et je passai deux heures dans un état qui ne vous paraîtrait qu'une situation pillée des romans de l'abbé Prévost et dont je ne veux point livrer les détails à votre indifférence, peut-être même à ce fond de plaisanterie qui vous peint en ridicule tout ce qui ne fait qu'effleurer ou votre cœur ou votre esprit.»
Enfin, pour laisser sa correspondante sur une impression moins pénible, Tressan termine cette longue série de gémissements et de plaintes par quelques détails d'un naturalisme excessif et qui durent provoquer un sourire sur le visage de la marquise:
«Un saignement de nez assez violent termina la tragédie. J'espère que vous et Melpomène me pardonnerez qu'un poignard ne l'ait pas fait couler. Cela m'a guéri des battements que j'avais dans le reste, et je ne m'en soucie que parce que cela me met en état de vous voir aujourd'hui.
«Il est charmant pour moi de vous écrire et c'est mon unique bonheur quand je ne vous vois pas, mais il est bien cruel d'être forcé à ne pouvoir vous exprimer que par des lettres que vous lisez en courant, et peut-être avec un examen qui ne tient point au sentiment, tout ce que je voudrais dire en tombant à vos genoux[ [34].»