«Pour moi je me livre sans crainte à une passion qui ne peut que m'éclairer. Quelle espèce de raison pourrait être honteuse de vous être soumise? Vous êtes née pour polir, pour inspirer et pour instruire tous ceux que vous charmerez. Vous vous plaignez quelquefois de mes distractions, mais croyez-vous donc que je vous abandonne un seul instant de ma vie? Votre idée m'est trop présente. Mais quelquefois une ardeur inséparable de l'amour égare mon esprit et mon attention dans ces moments si vifs que vous ne voulez pas connaître. Ah! dieux! si je vous les voyais partager, je crois que tous mes esprits se dissiperaient à la fois; mon âme s'unirait à la vôtre et Brahma craindrait de les séparer. Il n'y a aucune espèce d'amour que je ne sente et dont je ne sois capable pour vous.
«Quand vous parlez, je vous aime comme un disciple de Platon; quand vous dites des vers, quand vous chantez ou jouez du clavecin, je vous aime comme Pétrarque aimait Laure; quand nous nous promenons ensemble et que nous sommes au milieu de la société, je me crois sur les bords du Lignon et je vous adore comme Astrée; mais quand je vous vois dans ce négligé digne des bosquets de Gnide, que ces beaux cheveux sont bien chiffonnés, que les corsets, que les jupons blancs ne doivent plus leurs grâces et leurs contours agréables qu'à cette taille divine, ah! comment oser vous dire quels sont les hommages que je leur rends! Eh! pourquoi voudriez-vous les rejeter? Ne les méritez-vous pas comme les autres? Pourquoi voulez-vous ôter les désirs à l'amour? Contentez-vous de lui couper les ailes, vous qui, sans crainte, pouvez lui ôter son bandeau. Mais serai-je donc toujours maladroit et malheureux? Vous n'aimez pas les figures, et vous allez m'accuser de m'en être servi dans une lettre qui n'est cependant que l'ouvrage du sentiment...
«J'ai très bien fait de revenir ce matin! j'en meurs de regret, mais j'aurai demain le même courage, le véritable amour n'en peut manquer. Il n'y a que les passions faibles qui ne tiennent qu'à la volupté, qui trouvent des difficultés à se vaincre dans de certains moments. Je ne passe pas un instant auprès de vous qui ne me paraisse le plus doux de ma vie, mais je n'en passe pas un qui ne me donne l'espérance et le désir de mourir auprès de vous. Je voudrais avoir toutes les grâces de la jeunesse, mais je me console d'être plus vieux en pensant que vous me fermerez les yeux, que vous embellirez mes derniers moments et que vous les sauverez d'une faiblesse humiliante pour la raison...
«Cette lettre ne partira point d'ici. Quoique je l'envoie au cher Panpan, je ne la veux confier qu'à un de mes gens que je ferai repartir demain matin en arrivant à Toul.
«Adieu, reine de mes pensées, de mon cœur, de ma raison; soyez à jamais unique maîtresse d'un homme qui doit à l'amour qu'il a pour vous le peu de dons et de talents qu'il possède, aimez un peu votre ouvrage, et croyez que je ne suis plus et ne veux être que ce que vous voulez que je sois, pour vous adorer sans vous déplaire, et occuper quelques moments de votre vie.
«Je baise la main droite avec tout le respect qui est dû aux doubles cadences; je baise aussi cette pauvre petite main gauche qui voltige si bien les doubles octaves. Avouez que je suis bien généreux de les baiser, ces coquines de mains-là, après tous les mauvais tours qu'elles me jouent. Ah! si j'osais! Mais où serait-il possible que je puisse placer un baiser qui ne fût pour moi tel que celui que promettait la mère de l'Amour[ [33].»
On peut supposer que ces interminables élucubrations, où l'ithos et le pathos se mêlaient fort pitoyablement, n'étaient guères de nature à toucher le cœur de la marquise et à lui inspirer des sentiments fort tendres. Elles n'avaient d'autre résultat que de provoquer chez elle de véritables accès d'hilarité et son esprit pratique et moqueur y trouvait matière à de faciles railleries.
Ne pouvant prendre au sérieux son amoureux transi, elle en fait son jouet et se moque de lui le plus cruellement du monde, sans se soucier autrement du mal qu'elle peut lui faire. Un jour elle semble s'attendrir, il entrevoit déjà les félicités suprêmes; quelques jours après, sans motif ni raison, elle le repousse brusquement et l'accable de dédains et de mépris. Le malheureux, qui déjà se flattait d'avoir ravi «quelques rayons de la divinité», est étourdi, affolé de ce changement d'humeur inexplicable et il s'effondre lamentablement. Dans sa détresse, il n'a même pas le courage de se retirer et de garder le silence; il reste sans force, sans dignité, et il a la faiblesse d'écrire encore à celle qui le torture, pour lui avouer tout ce qu'il souffre et essayer de la fléchir.
«Toul, jeudi.
«Je n'ai ni l'art ni le courage de vous cacher l'accablement où je suis et je frémis d'achever de me perdre auprès de vous par des plaintes trop importunes. J'ai tout perdu dans votre cœur. J'avais du moins le plaisir de lire dans vos yeux que je vous adorais sans vous déplaire; j'y trouvais de la douceur et cette intelligence qu'on n'a qu'avec ceux dont on aime les sentiments et la façon de penser; je n'y trouve aujourd'hui que la froideur, la distraction, quelquefois un air de pitié, mais cet air est mêlé d'ennui, d'embarras et de persiflage. Croyez que rien ne m'échappe, et même dans ce moment je vous vois sourire finement, bien moins touchée de ce que je vous dis qu'amusée de voir que toutes vos petites méchancetés réussissent et que je n'ai de sentiments que ceux que vous vous divertissez à m'inspirer tour à tour.