Palissot, flatté du succès qu'il avait obtenu, s'empressa de faire imprimer son œuvre et d'en envoyer des exemplaires à tout ce qui portait un nom dans la littérature; les encyclopédistes en particulier ne furent pas oubliés.
Mais à la lecture du Cercle, d'Alembert s'indigne; les plaisanteries qui ont paru fort innocentes à la scène deviennent à ses yeux d'abominables sarcasmes, une indécente diatribe contre un philosophe, et l'un des plus illustres. Or s'attaquer aux philosophes, aux encyclopédistes, n'était-ce pas un crime irrémissible? A l'appel de d'Alembert, toute la secte philosophique se lève comme un seul homme.
Chargé de porter la parole, au nom de tous, d'Alembert écrit à Tressan pour lui demander vengeance, et il réclame impérieusement l'expulsion du coupable de l'Académie de Nancy.
Tressan était intimement lié avec d'Alembert; il l'avait comme confrère à l'Académie des sciences, il comptait sur son appui pour entrer à l'Académie française, où son influence grandissait chaque jour; il n'avait donc rien à lui refuser. De plus n'était-il pas tenu d'épouser avec ardeur les querelles de ses amis les encyclopédistes?
Il se chargea donc de rédiger un rapport foudroyant contre l'auteur du Cercle. Comme la flatterie est toujours de saison, il rappelait l'honneur insigne que J.-J. Rousseau avait reçu lorsqu'un grand roi avait bien voulu combattre ses opinions: «Cela seul ne suffisait-il pas pour assurer au philosophe l'immortalité et le rendre sacré à tout homme respectable?» Quelle folie avait frappé Palissot d'oser s'attaquer à un homme avec lequel Stanislas avait daigné discuter[ [43]!
Tressan écrivait en même temps à J.-J. Rousseau que le Roi, pour punir Palissot de son attentat, allait le chasser de son Académie. Mais Jean-Jacques, qui était déjà en assez mauvais termes avec les encyclopédistes, se montra médiocrement flatté du soin que l'on prenait de sa réputation. Il voulut se donner l'attitude d'un sage qui sait se placer au-dessus de vulgaires attaques; il répondit à Tressan en prenant la défense de celui qui l'avait persiflé et en sollicitant sa grâce.
Cependant Palissot avait été informé de ce qui se tramait contre lui et il s'était empressé de protester auprès du Roi contre l'injuste interprétation donnée à sa pièce. Il soutenait qu'on ne pouvait le condamner pour un ouvrage qui, après avoir subi l'épreuve de la censure, avait été représenté devant le roi de Pologne lui-même et que ce prince n'avait désapprouvé ni à l'audition ni à la lecture. Il invoquait enfin le droit du théâtre et s'abritait derrière les illustres exemples d'Aristophane et de Molière.
Comme, entre temps, Rousseau avait écrit sa lettre généreuse, Stanislas n'avait plus de raison de se montrer impitoyable et Solignac put répondre à Palissot que «Sa Majesté était revenue des mauvaises impressions qu'on lui avait données» et qu'il serait maintenu sur la liste des académiciens.
Ainsi se termina ce minuscule incident qui avait soulevé tant de passions et fait verser des flots d'encre.