CHAPITRE IX
1756-1759
Correspondance de Voltaire avec Tressan.
L'année 1756 fut marquée par plusieurs pénibles événements.
Le 5 janvier la duchesse Ossolinska, la cousine du Roi, celle qui avait rempli si longtemps le rôle de favorite[ [44], fut enlevée presque subitement par un mal violent. Il semble que cette mort inattendue ait réveillé tout à coup chez Stanislas les tendres sentiments qu'il avait autrefois éprouvés pour la duchesse. En effet, par un mouvement de reconnaissance peut-être excessif, il ne voulut pas être séparé dans la mort de celle qui pendant sa vie lui avait donné tant de doux moments. Abusant des liens de parenté qui les unissaient, il ordonna que sa cousine serait inhumée à Bon-Secours, dans le caveau même qu'il avait fait élever pour lui et où la reine Opalinska, depuis neuf années déjà, dormait son dernier sommeil.
Le duc Ossolinski, qui avait trente ans de plus que sa femme, lui survécut six mois cependant; il mourut à la Malgrange le 1er juillet de la même année; mais il est peu vraisemblable qu'il ait succombé à la douleur.
Par esprit de justice, le Roi lui accorda également les honneurs du tombeau royal, et le corps fut déposé dans le caveau de Bon-Secours, aux pieds de la reine Opalinska.
Stanislas fut profondément affecté de la disparition si rapide de ce ménage qui vivait avec lui depuis de longues années et qui, dans des genres différents, lui avait rendu d'inappréciables services.
En février un fatal accident vint interrompre brusquement les réjouissances du carnaval qui s'annonçait des plus brillants.
Le chancelier de la Galaizière venait de fiancer sa fille à M. de Guitaut, guidon de gendarmerie, et le mariage devait être célébré le 1er mars. Cette union comblait de joie les deux familles et les intéressés eux-mêmes paraissaient on ne peut plus satisfaits. Le roi de France avait signé au contrat. M. de Guitaut arriva à Lunéville le 28 février, à midi, en compagnie de l'évêque de Toul. Quels furent sa stupeur et son désespoir lorsqu'il apprit que le matin même, à sept heures, sa fiancée avait été trouvée morte dans son lit, sans qu'il y eût «le moindre dérangement dans les draps et les couvertures.» On fit l'autopsie de la malheureuse jeune fille, et l'on ne trouva rien d'anormal, si ce n'est des grosseurs dans la gorge qui l'avaient probablement étouffée. Elle fut inhumée le 29, à six heures et demie du soir, dans l'église paroissiale de Saint-Remi, et sans aucune pompe, en raison de l'état de santé inquiétant de Mme de la Galaizière.
Ce déplorable événement plongea la Cour dans la consternation et la douleur.