De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte biographie.
Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon, originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[ [10]. M. de Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[ [11], occupait les fonctions de chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de Ligniville[ [12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.
M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque. Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le cœur grand, de rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son intime ami.
Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à ravir; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure que son intimité augmentait avec le mari, elle augmentait également avec la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se faire d'illusion: le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus rien de ses sentiments intimes.
Quant au mari, soit qu'il fût aveugle, soit qu'il se piquât de philosophie, soit qu'il fût simplement de son temps et attachât peu d'importance à ce qu'on considérait en général comme pure peccadille, il acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait même la discrétion jusqu'à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme, ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent à Léopold de passer la journée entière chez Mme de Craon et d'y faire toute sa correspondance, de façon qu'elle était informée de ses intentions les plus secrètes.
Le jardin de l'hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du château; une porte de communication reliait le parc au jardin de l'hôtel, de telle sorte qu'il n'était pas nécessaire de passer par la ville et que rien n'était plus facile que de se rendre de fréquentes visites sans éveiller l'attention.
L'on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que cet incident avait amené la plus légère altération dans l'intimité de M. et de Mme de Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l'autre à l'époque de leur mariage; l'attachement ouvertement manifesté de Léopold pour Mme de Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs rapports et leur mutuelle affection; ils continuèrent à vivre dans la plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce intimité dura un demi-siècle.
Nous n'ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d'un lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous sommes trop respectueux de la vérité pour ne pas dire ce qui fut, quelque surprenant que cela puisse paraître, étant données nos idées actuelles.
Mme de Craon, du reste, n'était pas une femme ordinaire, et le charme de son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente qu'elle avait inspirée à Léopold.
Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables; elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes ne purent avoir raison de ses attraits; à cinquante ans, elle était presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute jeunesse.