La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces inventions.

Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas d'opérer lui-même.

Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en expédier.

«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau, placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial, et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et, avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux, et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait ainsi la multiplication du vin de Tokay.

Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son palais est un géant[ [106].

A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres.

C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient 18 lignes de long.

Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour.

Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une très jolie figure[ [107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté, colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise. Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son nain, et il le gâtait outrageusement.

Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui de hussard.