Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions, bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses jardins.

C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour, soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours.

La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.

Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner: «Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.»

Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant lui[ [104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité.

Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[ [105].

Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt «au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre, s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs, figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants; d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des fleurs et des sucreries».

Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre, ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier, le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance.

Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur crédulité ou de leur déception.

Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère.