Le séjour de Mme du Châtelet à Nancy a été si délicieux; elle s'en est arrachée avec tant de peine, qu'elle a fait promettre à son amant de venir la voir à Cirey, pendant le court séjour qu'elle y doit faire avec Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la marquise, se rappelant les détails de leur dernière entrevue, et ce qu'elle sait aussi du caractère de son ami, se trouble et s'inquiète; elle lui écrit en arrivant à Cirey:
«Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolutions contre l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne cherche plus à le combattre, j'en sens l'inutilité; le temps que j'ai passé avec vous à Nancy l'a augmenté à un point dont je suis étonnée moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême à vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence.
«Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tête à tête, mais je ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez les goûts vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sûre que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à Lunéville, et cette idée m'afflige, indépendamment de toute inquiétude. Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre cœur n'est pas capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?...
«J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie fine que votre cœur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur d'avoir tort de vous trop aimer...»
Aimer! c'est bientôt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la même signification?
«J'attache à ce mot, lui dit-elle, bien d'autres idées que vous; j'ai bien peur qu'en disant les mêmes choses nous ne nous entendions pas.»
La marquise vit dans un état d'agitation extrême, mais cela ne l'empêche pas de juger avec finesse et perspicacité l'homme auquel elle a si imprudemment donné son cœur:
«... Ma lettre est pleine d'inconséquences, avoue-t-elle; elle se ressent du trouble que vous avez mis en mon âme: il n'est plus temps de la calmer. J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle ne remplira peut-être point; j'ai bien peur de l'attendre encore après l'avoir reçue.»
Par un malheureux hasard, les brûlantes missives de Mme du Châtelet n'arrivent pas à Nancy aussitôt qu'elles le devraient. Ce retard provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des plus violentes, et lui si froid, en général, écrit une lettre qui enthousiasme la marquise:
«Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore reçue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous point écrire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne m'aimerez bientôt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que m'a fait votre lettre; après celui de vous voir, je n'en puis avoir de plus vif...