«Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est aisé d'apaiser la rage qui s'élevait dans mon âme. Votre lettre y a remis le calme et la douceur; je me reproche de vous avoir soupçonné, je vous en demande pardon. Je m'abandonne à tout mon goût pour vous... Je ne puis être heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sûr que je ne le puis être que par vous; j'ai assez combattu le goût qui m'entraîne vers vous pour avoir senti tout son pouvoir.»

Et comme Saint-Lambert, dans son dépit de se croire oublié, lui a reproché l'inconstance de ses goûts et d'avoir pris «pour une grande passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumière», elle lui répond:

«Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un goût; que jamais mon cœur n'a eu rien à se refuser, ni à combattre, et que vous êtes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il était encore capable d'aimer.

«Si vous m'aimez comme je le veux être, comme je mérite de l'être, comme il faut aimer enfin pour être heureux, je n'aurai que des grâces à rendre à l'amour...

«Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon cœur. Croyez que je vous aime encore plus je ne vous le dis...»

Toutes les lettres de Mme du Châtelet se terminent par l'éternel refrain: «Venez à Cirey.» Mais elle a beau insister, s'impatienter, assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura «aucun des inconvénients qu'il peut craindre», que «Voltaire vit dans une sécurité parfaite»; le jeune homme estimant qu'il jouerait un rôle assez piteux en venant troubler le tête-à-tête de la marquise et du philosophe, ne peut se décider.

Et puis, il projette en ce moment même un voyage en Angleterre et en Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs préparatifs sont faits, tout est arrêté. Il n'a pas une minute à lui. Il faut même qu'il aille passer quelques jours à Lunéville pour régler certaines affaires urgentes avant de s'éloigner.

A la première nouvelle de ce déplacement qui peut paraître cependant naturel, Mme du Châtelet est hors d'elle-même et elle ne peut dissimuler plus longtemps le soupçon qui la ronge, l'inquiétude qui empoisonne sa vie:

«Je vous défends de quitter Nancy, répond-elle à Saint-Lambert; c'est un sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien extravagante de vous disputer à la plus aimable femme du monde!»

Cette fois l'aveu lui a échappé, elle est jalouse, et jalouse de qui? de sa meilleure amie, de Mme de Boufflers.