La pensée qu'elle est éloignée, que la marquise et le bel officier peuvent se voir sans contrainte à toute heure du jour ou de la nuit, torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts.

Au fond, avec sa perspicacité féminine, elle devine bien qu'elle tient la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son cœur est resté à la maîtresse adorée, à Mme de Boufflers; bien qu'elle cherche à se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dépendait que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renoués.

Ces soupçons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que peu à peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chassés, mais à la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors elle ne peut se contenir, elle éclate en reproches, en récriminations, elle se voit environnée d'embûches: «Mon cœur et la vérité de mon caractère sont bien déplacés au milieu de tant de faussetés et de tant de manèges, s'écrie-t-elle rageusement, j'aime mieux en être la victime que de l'imiter.»

Pour avoir la paix et apaiser les soupçons de son amie, Saint-Lambert se décida enfin à lui donner satisfaction et à aller passer vingt-quatre heures à Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se réconcilier, et les inquiétudes de la marquise se trouvèrent calmées, au moins pour un temps.

Le 15 mai, Voltaire et la divine Émilie étaient réinstallés à Paris.

Mme du Châtelet s'occupe immédiatement de ses affaires; en même temps elle recommence à travailler à son Commentaire sur Newton, qui est attendu, promis, annoncé depuis deux ans, et dont sa réputation dépend. Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus grande application et avec la vie qu'elle mène, elle a bien de la peine à y travailler.

Le philosophe n'est pas moins absorbé. Il lui faut revoir tous ses amis, s'occuper de ses ouvrages, de ses tragédies, des représentations, visiter les comédiens, stimuler leur zèle, etc. Il n'a pas une minute à lui.

Pendant son court séjour à Cirey, il a écrit à Stanislas pour lui témoigner sa gratitude des bienfaits dont il a été comblé.

A peine arrivé à Paris, il reçoit du roi ce mot charmant:

«Lunéville, 17 mai 1748.