«J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu'à présent, que rien n'était plus fécond que votre esprit supérieur; mais je vois que votre cœur l'est encore plus. J'en reçois les marques bien sensibles; j'aime son style au delà du style le plus éloquent. Je veux tâcher de me mettre au niveau en répondant à vos sentiments par ceux que votre incomparable mérite m'a inspirés et par lesquels vous me connaîtrez toujours tout à vous et de tout mon cœur.

«Stanislas, roi.»

Mme du Châtelet était plus éprise que jamais; elle écrivait par chaque poste des volumes à son cher Saint-Lambert, et pour éviter les indiscrétions elle les adressait au fidèle Panpan, qui se chargeait de les faire parvenir à leur destination. La divine Émilie jouissait à ce moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers était venue faire un séjour à Paris, et de ce côté au moins elle avait tout apaisement; aussi, pendant cette période, les lettres de la marquise sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de l'amour le plus exalté:

«Je voudrais passer la nuit à vous écrire, mais il est trois heures et je meurs de sommeil et de douleur d'être à quatre-vingts lieues de vous; cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours davantage.. Mon cœur vous adore sans distraction et sans interruption.... Je vous adore et je ne connaîtrai le bonheur que lorsque je serai réunie à vous pour jamais.»

Malheureusement le séjour de Mme de Boufflers à Paris est de courte durée; rappelée par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle reprend la route de la Lorraine. Aussitôt recommence pour Mme du Châtelet une existence cruelle, remplie d'inquiétudes et de tourments.

A peine la favorite est-elle rentrée à Lunéville que Saint-Lambert y retourne également. Cette précipitation paraît bien suspecte à la marquise. Et puis par une fâcheuse coïncidence, depuis qu'il est à Lunéville les lettres du brillant officier se font de plus en plus rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'écriture en est large; elles ne ressemblent point à celles de Nancy! On ne peut s'y tromper: «Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant à Lunéville qu'à Nancy?» demande la marquise soupçonneuse. Et pour elle la réponse n'est pas douteuse.

Tantôt la pauvre femme qui se croit abandonnée, sacrifiée, prie, supplie, mendie des lettres:

«Je suis persuadée qu'il partirait une lettre de Lunéville tous les jours si vous vouliez... Si vous saviez la différence que cela fait dans ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais pourquoi faut-il que c'en soit une!»

Tantôt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse:

«Vous êtes comme le sylphe, lui dit-elle, non, vous n'aimez qu'à tourmenter mon âme...