«Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous aimasse à la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime et moins vous m'aimez...
«Je vous l'ai prédit que je vous serais insupportable quand je vous aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez qu'il n'est pas aisé de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en temps des idées bien tristes.»
Mais Saint-Lambert, s'il écrit peu, a eu l'adresse de commencer sa réponse par ces mots: «Ma chère maîtresse.» Cette petite tendresse comble de joie la marquise qui oublie tout et écrit dans son ravissement:
«Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vérité, je vous aurais fait pitié si vous aviez vu l'état où j'étais, et cet état dure depuis que je vous sais à Lunéville...
«L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un cœur comme le vôtre, mais je voudrais que vous eussiez pu être témoin de ce qui s'est passé dans mon cœur quand j'ai lu écrit dans votre lettre: «Ma chère maîtresse.»
«N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le plus grand de tous les crimes.
«Vous m'avez fait voir comment vous écrivez quand vous aimez; écrivez-moi toujours de même et je serai trop heureuse.
«Adieu, je vous aime passionnément et je vous aimerai toute ma vie si vous voulez.»
Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier à la marquise ses chagrins et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre, mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle exulte:
«Ce qui guérit toutes les plaies de mon cœur, ce qui le transporte de joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tête me tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon cœur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes expressions quelque passionnées qu'elles soient sont toujours au-dessous de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que je sens pour vous.