«Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de vous aimer davantage.

«Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pénètre mon cœur!... Je vous adore, je vous adore!»

Mme du Châtelet ne pense qu'à son ami; il n'est sorte d'amabilité, de gracieuseté qu'elle n'imagine pour lui être agréable. Elle fait faire pour lui une montre dont le boîtier s'ouvrira par un secret et qui contiendra son portrait. Elle demande naïvement à Saint-Lambert s'il veut la copie de celui que possède Voltaire, ou s'il en désire un autre, qu'on ferait spécialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de préjugés, répond que celui, qui a déjà fait le bonheur de Voltaire, lui convient à merveille; mais il désire qu'elle soit habillée et coiffée comme dans son rôle d'Issé.

Une autre fois, ce sont les agréments personnels de son ami qui préoccupent la marquise:

«Je vous envoie une bouteille énorme d'huile de noisette tirée sans feu, lui écrit-elle; il est étonnant comme cela fait venir les cheveux, et je vous prie de vous en inonder la tête comme un pharisien; vous verrez quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce présent vous fait trop de peine à recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile de lampe, car c'est précisément le même prix.»

Cependant Mme du Châtelet a entendu dire que l'abbé de Bernis a composé un poème des Saisons. Elle s'en inquiète parce que Saint-Lambert a l'idée de traiter le même sujet. Alors elle invite l'abbé à souper en le priant d'apporter son poème, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hélas! son plan est exactement le même que celui de Saint-Lambert; c'est à croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhémar ou par Panpan.

La marquise est navrée.

N'est-ce pas désolant, en effet, qu'on ait pris à l'adoré un sujet qui était fait exprès pour son talent?

Mais le poète, que ces nouvelles mettent de fort méchante humeur, au lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigène très vertement de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas.

«Ma foi, lui répond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je vous assure que ce n'était pas pour mon plaisir que j'ai entendu les Saisons de M. de Bernis.»