Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte à la divine Émilie qu'il a eu une querelle avec Mme de Boufflers, et même une querelle très violente. Elle lui répond:
«5 juin 1748.
«Vous m'inquiétez extrêmement par ce que vous me dites de votre brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle. Comment se fait-il que j'y aie été mêlée? Il ne me faudrait plus que cela!
«Vous savez si j'ai le moindre reproche à me faire sur son compte, si mon amitié s'est démentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir rendue témoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence ne sert à consoler que dans les choses où le cœur n'a pas de part; elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire à mon amitié pour Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacité en ridicule, il est cependant très vrai que mes expressions ne sont pas au delà de mes sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque. Jugez donc combien je suis effrayée d'avoir l'ombre d'une tracasserie avec elle.
«Je vous demande en grâce de m'éclaircir cela, et de me marquer du moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laissé aucun nuage dans son cœur.
«Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de perdre son amitié, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les explications prissent la place de la confiance et de la vérité, qui fait le fondement et le charme de notre commerce.»
Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine à se maintenir en équilibre, entre la maîtresse passée qu'il regrette, et la maîtresse présente dont il ne demanderait qu'à se défaire, ne serait pas fâché d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Châtelet ne se laisse pas émouvoir par de perfides insinuations; elle répond vertement:
«Il ne tiendrait qu'à vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres démentent toujours les vôtres. Je suis bien plus contente de son amitié que de votre amour, et c'est à quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup mieux que vous.»
La marquise était d'autant moins désireuse d'avoir des tracasseries avec Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider à réussir dans l'affaire qui lui tenait le plus à cœur, le commandement de Lorraine.
Cette affaire était loin de se terminer comme elle l'avait espéré; elle prenait même une très mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme de Boufflers étaient rien moins que rassurantes.