Cette question était pour la marquise une «question de vie ou de mort».
«Si M. de Bercheny a le commandement, écrit-elle, il est impossible que M. du Châtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge ni bienfait qui effacera le dégoût de voir un Hongrois, son cadet, commander à sa place, et rien ne le doit faire supporter.»
Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Châtelet de Phalsbourg où il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette fausse démarche, qui lui cause ce dégoût, qui lui «casse le cou»? Le moins qu'elle pourra faire honnêtement, ce sera de retourner vivre à Cirey avec lui. Séduisante perspective!
De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir Saint-Lambert qu'à de rares moments; or, elle connaît la légèreté naturelle de son amant; il se dégoûtera bien vite d'un commerce si difficile et si rare.
«Je compte si peu sur votre cœur, lui dit-elle, votre caractère est si différent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, même dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une espèce de malheur qui nous sépare nécessairement.»
Tous les soucis que lui donne le caractère dur et quinteux de son amant, toutes les préoccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis Mme du Châtelet dans l'état le plus lamentable; elle ne dort ni ne mange, elle ne fait que végéter; elle a continuellement la fièvre, «pas assez pour perdre toute sensibilité, mais assez pour joindre les souffrances du corps aux chagrins de l'âme».
Son état moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la société lui est devenue insupportable. Elle a la tête «complètement à l'envers», elle est devenue tout hébétée, et elle a été obligée de suspendre tout travail.
Son changement physique est affreux; il n'y a que son cœur qui reste immuable.
Saint-Lambert ne prend qu'une part très relative aux chagrins de son amie et à ses lamentations; il s'en émeut fort peu et il reste volontiers plusieurs postes sans lui écrire. Il est vrai que, si par hasard il ne reçoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste aussitôt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifié, oublié; il en arrive même, pour un motif aussi futile, jusqu'à menacer d'une rupture.
Mme du Châtelet, après s'être révoltée contre «les injustices et les briganderies des hommes», lui répond tristement: