«10 juin 1748.

«Comment pouvez-vous toujours me soupçonner? Puis-je vous négliger un moment? Je vous jure que je vous ai écrit toutes les postes, je vous jure que mon cœur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre chose... Vous m'écrivez la lettre la plus sèche, et, hors un congé, on n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mandé de vous écrire à Nancy, et que vous êtes à Lunéville, et que cela fait deux jours de différence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre vos paquets, mais je ne puis jamais vous négliger un moment, ni manquer à vous écrire. On n'aime guère quand on est si désinvolté et si détaché, qu'on traite si cavalièrement sa maîtresse, et qu'on est si prêt à l'abandonner...

«Ne me mettez pas à de telles épreuves, ma tête n'est pas assez bonne pour cela; quand mon cœur la conduit, elle n'a pas le sens commun.

«... Vous avez trop l'air de me mettre le marché à la main et de ne tenir à rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance et cette sûreté sans laquelle mon cœur n'est point à son aise et ne peut bien aimer? Peut-être vaudrait-il mieux n'être que votre amie... mais je n'ai point envie d'être votre amie, fâchez-vous-en si vous voulez.»

Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demandé, s'est entremise très activement en faveur de M. du Châtelet; elle a redoublé d'insistance auprès du roi, et employé tous ses moyens de persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a échoué devant l'obstination de Stanislas, qui hésite toujours entre le Hongrois et le Lorrain et ne peut se décider.

Mme du Châtelet, qui sait par la correspondance à peu près quotidienne qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tentés en sa faveur, écrit avec reconnaissance:

«Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilité dans l'amitié, dont à peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime avec une tendresse extrême, je trouve que je ne l'aime point trop.»

Tant de marques d'attachement méritent bien quelques remerciements et Mme du Châtelet veut aller les porter elle-même à son amie. Et puis n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir à la fin de juin?

Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination, elle veut tenir sa parole, et elle se dispose à aller rejoindre la cour à Commercy.

Certes, si elle n'écoutait que ses intérêts, elle n'irait pas, car elle ne peut espérer obtenir ce qu'on a refusé aux instances de Mme de Boufflers, et «le dégoût d'échouer» sera plus grand quand elle l'aura été chercher elle-même.