D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait seul suffire à l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses mauvais procédés ont fini par lui enlever toute sécurité et elle part sans courage et sans confiance.
«Peut-être ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, écrit-elle, et je crains toujours de vous aimer mal à propos, et j'avoue que je désire souvent de ne vous avoir jamais aimé... Je tâche toujours de tenir mon âme dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon goût pour l'étude, si vous m'abandonnez. Vous me présentez trop souvent cette idée pour que je la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint à tout moment de s'en repentir?»
Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrivée prochaine de sa maîtresse réveille un peu son goût, Saint-Lambert se décide enfin à écrire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'à croire à l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle écrit gaiement:
«J'ai pensé vous jouer un beau tour; j'ai pensé me tuer en descendant de carrosse; j'ai une jambe tout écorchée, et, comme je ne cesse de marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme Philoctète. Ç'aurait été bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai à avoir la même santé que vous, car j'ai des battements de cœur perpétuels; je ne retrouverai mon bonheur et ma santé qu'à Commercy. Je le sens bien, puisque vous y êtes...
«Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez heureuse pour vous avoir fait connaître le plaisir de bien aimer; il vous rend bien aimable et il est impossible d'être si tendre et de faire à ce point la félicité d'un autre sans être heureux soi-même.
«Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous à Commercy; mes yeux ne verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus indifférentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis contente de votre cœur et votre amour enflamme le mien.»
La réunion à Commercy est fixée au 1er juillet. Mme du Châtelet en est folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa santé est toujours déplorable, mais son amour augmente.
Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de ce qu'elle a à faire, et malgré cela elle accomplit en huit jours ce qui exigerait bien trois mois. Cette activité fébrile met son sang dans une agitation bien contraire à sa figure et à sa santé, mais qui prouverait à son ami combien elle l'aime, s'il en était témoin.
Elle écrit à Saint-Lambert, à cinq heures du matin:
«Je ne sais si votre cœur est digne de tant d'impatience. Quand je songe aux lettres que j'ai reçues de vous, je me trouve bien déraisonnable de vous tant aimer, de désirer si passionnément de vous revoir; ne croyez pas que vous tiendrez éternellement ainsi mon âme dans votre main, et qu'après m'avoir désespérée il vous suffira de m'écrire une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mêlez plus d'amertume au plaisir que je trouve à vous aimer; laissez-moi jouir du charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut être plus géomètre que vous, je ne suis pas si composée. Je ne vous dirai pas que je vous aimerai toujours à proportion de ce que je serai aimée; mais je vous dirai bien que je ne puis être heureuse en vous aimant, si vous ne m'aimez avec excès. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, assez n'est point assez.